Photographe bientôt professionnelle, il m'arrive aussi de servir de
modèle lors de défilés organisés par des amis stylistes. Cela me plaît
moins que de réaliser les clichés, mais j'aime marcher en hauteur et me
payer le luxe d'ignorer un parterre qui a les yeux rivés sur moi. Je
flotte et mon corps se transforme en nuage, j'observe de loin et je
rêve, sans rancune. À ces gens, je ne dois qu'un long pas mécanique ou
dansant, une silhouette absente. J'offre un fantôme, une forme éthérée,
et je me sens libre. Défiler me permet en outre de gagner un semblant
d'indépendance, de ne pas ponctionner mes parents en permanence, de me
parer d'étoffes qui étanchent ma soif de paraître.
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Je prête une oreille distraite aux prévisions. Sur les
recommandations de ma mère, experte en étés brésiliens, j'ai acheté un
ventilateur. La canicule ne m'effraie pas : d'expérience, je sais mon
corps capable de supporter les fortes variations de température. Rien
de plus facile que de ne plus penser à ce fichu corps. Ne me suis-je
pas astreinte à l'oublier pendant les longues années où ma mère m'a
appris à danser ? J'aimais la voir évoluer sur le parquet et entre les
barres et, si je détestais les exercices, les ampoules, les courbatures
et les privations, je m'y soumettais avec bonheur pour lui plaire. Je
rêvais de ressembler à cette princesse aux cheveux corbeau, lointaine
et impériale ; j'enviais les amandes sombres de John et Clayton et
maudissais mes globules honteusement bleus.
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24°C à peine en ce milieu d'après-midi. 3 juillet. Régulièrement, je
prends la résolution de ne plus abîmer mon corps. Fumer moins, dormir
davantage, me remettre à la gym. "Tu n'as qu'un corps ! " rappelle ma
danseuse de mère. Prendre soin de moi ? Mais au fond pour quoi, ou pour
qui ? Ma peau est toujours belle. Elle ne se gâtera qu'après trente
ans, et ce n'est pas à trente-cinq qu'on rencontre l'homme de sa vie ou
qu'on défile sur les podiums pour payer les factures d'EDF. Vers
quarante ans tout s'achève ; la beauté trébuche et ne se relève pas.
Mais je serai derrière l'objectif, nul ne verra les dégâts. Je n'ai pas
envie de me contraindre, de faire attention. Plus agréable de brûler
son capital jeunesse tout de suite. Je continuerai donc à m'affamer, à
griller mes Vogue et à boire, à me cogner contre les meubles ; les
bleus s'incrustent, ma peau est un peu sèche, diaphane. Qu'importe : la
mode est au sadomasochisme, et l'évanescence me sied.
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Nous n'échangerons pas un mot pendant les minutes qui suivront. Je
prends un gant. Le pommeau, du savon. Je nettoie lentement,
consciencieusement, cette carcasse couverte de trop de souffrances ; je
me persuade qu'il s'agit de mon corps projeté dans le futur, qu'il n'y
a pas à avoir peur. La merde disparaît peu à peu, même si elle envahit
mon esprit. Je frotte, pli après pli, je la rince longuement, je la
sèche, je lui enfile un pyjama propre et parfumé. Je la raccompagne à
sa chambre, pas à pas, prenant soin d'éviter la merde sur le sol, les
portes et les tapisseries.
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Comment lui expliquer que la mort me semble être un processus
normal, un passage dans la nature des choses. Mais en aucun cas une
fin. Ce qui me fait peur, c'est de vieillir... Dégénérer, dépendre,
dérailler. Les trois "d", et leurs interminables déclinaisons :
détraquée, dérangée, délaissée... De ne plus me ressembler. Sa réponse
me confond : "Parce que tu te ressembles, depuis trois ans, ma pauvre?
Ou tu es bien cachée, ou tu as beaucoup changé..." Il ne reconnaît plus
mon visage, gonflé par la rancune. Tout comme ce corps que je nourris à
peine. J'ai réessayé le bikini que je portais l'an dernier au Brésil,
je flotte dedans. Les côtes saillent, les os du bassin aussi. Face de
lune, jambes coton-tiges. "Tu cherches à lui ressembler ou quoi ? Tu as
vu ce que tu as avalé au dîner? Ne recommence pas à accuser la
chaleur... Tu te flétris ! Tu crois que tu seras comme maman, quand
t'auras son âge ? À ce train-là, n'y songe même pas... Tu te fais du
mal, Loulie, tu t'assèches..." Il est dur et juste. Sincère et concerné.
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Le matin, il me faut quelques minutes pour me convaincre que je suis
seule à occuper les lieux, où je réapprends à respirer... Ma colonne
vertébrale s'est redressée et j'ai dû gagner un bon centimètre.
Également récupéré un peu de poitrine (ce doit être grâce au déliement
des poumons), un peu de fesses. Cela ne me réjouit pas, pourtant, et je
ne jette pas un coup d'œil à ma glace. Si quelque chose est tombé avec
les températures, ce doit être une part de cette orgueilleuse
autosatisfaction d'étudiante croqueuse de vie et de succès. Le corps
est à la fois tout et si peu : belle mécanique à huiler avec soin, à
aimer. S'y attacher pour mieux s'en détacher et voguer.
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J'ai dans les cheveux une traînée de neige et je me surprends,
malgré cette sensation du corps qui s'échappe à tout jamais, à la
trouver étrangement lumineuse.
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