24 février 2009

Michel Rocard

Les agences de bassin, ces petites merveilles de machinerie démocratique, ont bien failli disparaître avant même d'avoir vécu.

Un rapport de la Cour des comptes les jugeait coupables de tous les maux : trop coûteuses, inefficaces, contraires, même, à la démocratie. Ne prélevaient-elles pas des redevances (des impôts) que le Parlement n'avait pas votées ? Le ministre concerné décida leur fermeture.

Heureusement, Michel Rocard, alors chef d'un petit parti de gauche, le PSU, est battu aux élections législatives de 1973. Ayant perdu son siège de député, il retourne dans son corps d'origine, l'Inspection des finances. À ce titre, on lui demande de diriger la mission chargée de clore ces agences.

Après enquête, Michel Rocard et sa brigade concluent... qu'il ne faut sous aucun prétexte toucher à ces chefs-d'œuvre administratifs.

Il aura été entendu. Les agences sont toujours là, et leur fonctionnement imité sur tous les continents.

L'eau ne quittera plus Michel Rocard. Cinq ans plus tard, il deviendra maire de Conflans-Sainte-Honorine, sur les bords de Seine, haut lieu de la batellerie française. Dès lors, il n'aura de cesse qu'on prête attention à la navigation fluviale. Devenu Premier ministre, c'est lui qui va ressortir des cartons le vieux projet de liaison Seine-Escaut. Il bataille ferme contre le ministère des Finances, lequel ne veut pas voir les perspectives de développement qu'ouvre un tel équipement.

– Vous savez qui sont ces gens-là ? Des comptables de la pire espèce, des obsédés du court terme ! Des assassins de poules aux œufs d'or !

La Neste

Les dix-sept rivières de Gascogne, au sud-ouest de la Garonne, n'ont pas de chance. Au lieu de naître quelque part dans les Pyrénées, riches en neige, elles viennent d'une petite terrasse souvent arrosée, mais très vite asséchée : le plateau de Lannemezan. Si bien que ces pauvres rivières n'ont de l'eau dans leurs lits que peu de mois par an. Une solitude qui désespère aussi les agriculteurs de la région, dont les champs auraient bien besoin d'irrigation.

Dès le milieu du xixe siècle, l'État décide de venir en aide aux dix-sept malheureuses et de compenser cette inégalité géographique.

La rivière Neste est, parmi les dix-sept, une privilégiée. Descendant directement de la montagne, elle ne manque jamais d'eau. Sans lui demander son avis, on va lui en prélever une partie. Un canal de 28 kilomètres est construit pour acheminer en aval la contribution involontaire de la Neste.

Comment atteindre les paysans ? Certains ingénieurs, amoureux du béton, envisageaient de prolonger le canal. D'autres proposèrent une solution de bon sens, qui fut retenue, une sorte de transfusion : répartir entre les seize lits vides le flux dérobé à la Neste.

Toujours gourmand de résurrections, j'ai suivi le canal. Parvenu à un petit bois, on m'a montré sur la droite, entre les arbres, un vague fossé empli de feuilles et encombré de branches mortes. Henri Tardieu, le directeur du système, m'a présenté :

– Voici la rivière Gers avant la transfusion...

J'ai hoché la tête, compatissant. Un demi-tour m'a ragaillardi. Par une trappe ouverte dans le canal, un joli flot s'échappait, qui tout de suite trouvait sa place entre deux berges déjà bien érodées.

– Et voici la Gers, après !

Il paraît que certains puristes, défenseurs de la « nature originelle », regrettèrent l'intervention. Mieux valait, selon eux, une rivière morte qu'une rivière ainsi sauvée.

Je leur laisse la responsabilité de cette préférence, mais dois à la vérité de dire que toutes les seize rivières de Gascogne sont aujourd'hui artificielles. Depuis cent cinquante ans, le « système Neste » s'est sophistiqué. On a automatisé les mécanismes et les alertes. On a construit en amont un réservoir pour réguler le cours de la Neste et, par suite, celui de son canal-parasite. En aval, on a multiplié les petits ouvrages. Des délégations étrangères (indiennes, chinoises, marocaines...) se succèdent pour emprunter des idées. Mais le plus intéressant n'est pas dans la technique. L'originalité du « système Neste » est dans la politique. Voilà dix-huit ans, l'État s'est retiré. Ce sont maintenant des représentants des départements et des deux régions concernés qui gèrent collectivement la ressource. Une ressource qui doit :

– fournir à 200 000 personnes une partie de leur eau potable ;

– assurer l'équilibre écologique de 1 300 kilomètres de rivières ;

– permettre à 3 000 cultivateurs d'irriguer leurs exploitations. 600 autres se sont inscrits sur la liste ; plus ou moins patiemment, ils attendent que ladite ressource augmente. Alors ils auront une chance de pouvoir bénéficier, eux aussi, du système.

23 février 2009

La fée européenne

Mais ce répit ne dure pas. Car voici venir la fée principale, qui s'impose à toutes les autres. Aux fées nationales, une fée européenne a fixé un rendez-vous : 2015. À cette date, toutes les eaux de tous les pays membres de l'Union devront avoir atteint « un bon état écologique et chimique ». Ne vous y trompez pas : la fée européenne n'est pas une plaisantine. Sous ses formules douces et vagues se cachent des objectifs précis, difficiles et coûteux. Les pays qui ne seront point parvenus à ce « bon état » devront acquitter de très lourdes amendes.

Loin de moi l'idée de médire des fées nationales. Sans le labeur acharné de toutes, chacune à sa place, les eaux françaises ne seraient que cloaques et bouillons de culture. Mais, à tant fréquenter les humains, les fées ont pris leurs défauts. On connaît le processus. À force de se rencontrer et de dialoguer, on devient amis. C'est-à-dire compréhensifs. Comment appliquer à un ami toute la rigueur de la règle ? On trouve des excuses, on recule le moment. Bref, on prend du retard. Si la fée européenne, en d'autres termes la directive-cadre du 23 octobre 2000, n'avait pas tiré la sonnette d'alarme et menacé de sanctions, l'eau française aurait pu attendre encore longtemps sa guérison.

L'Europe est un bouc émissaire commode. Il est vrai que sa bureaucratie, souvent, mêle le grotesque à l'inutile. Mais, en l'espèce, louons Bruxelles. Le courage est de son bord, et la lucidité.

21 février 2009

Les fées au travail

À l'évidence, j'en oublie. Même si ses capacités financières se restreignent d'année en année, l'État-providence français continue joyeusement d'engendrer des fées de l'eau. Pendant ce temps-là, notre population, qui ne veut pas être en reste, procrée (elle aussi) vigoureusement. Ainsi naissent presque chaque jour des associations ou des organisations non gouvernementales dont l'objet premier est l'eau. Leur rôle est multiple et capital : enquête, information, dénonciation, mobilisation, proposition.

Toutes ces fées, publiques ou privées, travaillent avec passion. On entre dans la question de l'eau comme en religion. Les fées sillonnent la campagne. Elles prélèvent, analysent, comparent, tancent, conseillent, gèrent, jugent, punissent (rarement).

Elles participent à d'innombrables réunions. Car ce grand solvant qu'est l'eau suscite paradoxalement des affrontements aussi violents que permanents. Quand elles ont bien écouté la position de chacun, bien pesé le pour et le contre, calmé les uns, réveillé les autres, les fées entament leur exercice favori : rédiger un schéma, ou établir un programme, ou participer à un projet. Ces exercices écrits portent souvent des titres délicieux, car les fées y mettent de leur poésie. Ainsi les Sdages (Schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux), les Sages (mêmes schémas, au niveau local), les Papi (Programmes d'action et de prévention des inondations) ou le Plema (Projet de loi sur l'eau et les milieux aquatiques).

Il faut dire que la fée française aime d'amour l'acronyme. C'est bien là son moindre défaut.

Pauvres eaux de France ! Aucun secret ne leur est permis, aucune dérive, aucune pratique inavouable. De son berceau (le nuage) à sa fin (l'évaporation, cette sorte d'assomption), elles vivront sous le regard et le contrôle de milliers de fées, les unes publiques, les autres privées. Leur seule chance de liberté, c'est la zizanie. Lorsque les fées s'étripent entre elles à propos d'une clé de répartition de ressources ou d'un projet de taxation, les eaux françaises recouvrent un semblant d'autonomie. Les enfants de parents divorcés connaissent ce genre d'accalmie.

20 février 2009

Un peuple de fées!

Plaignons les eaux de France ! Si elles voulaient garder l'anonymat et mener tranquillement, librement leurs petites existences liquides, c'est raté. Avant même leur naissance, la probabilité de leur arrivée est méticuleusement supputée par la Météorologie nationale. Sitôt atteinte la nappe phréatique où elles pensaient couler des jours quiets, elles sont mesurées, évaluées par une meute d'espions, dont ceux du très redoutable Bureau des recherches géologiques et minières. Le destin de celles qui ont préféré se promener en surface n'est pas plus riche en intimité : elles sont suivies mètre après mètre par les guetteurs de l'Institut français de l'environnement, puis emprisonnées dans des contrats de rivière et soumises chaque jour à d'innombrables examens.

Le pire est à venir. Mieux renseignées, elles auraient choisi une autre terre d'accueil. Hélas, elles sont tombées sur un pays spécialiste mondial du millefeuille administratif. D'abord, il y a les lois. Les lois sont des fées qui prennent soin des humains. Ce sont des fées d'un rang très supérieur, puisque tout le monde doit leur obéir. Mais ce sont des fées changeantes. Régulièrement, une loi nouvelle remplace la loi précédente. Conseiller d'État, j'ai eu à connaître d'innombrables textes de loi. Le plus souvent, ces textes sont bâclés, redondants, contradictoires... Les lois de l'eau sont d'une autre nature : réfléchies, inventives, mesurées. Des modèles de lois, c'est-à-dire des fées véritables. Même si d'aucuns les ont à l'époque trouvées trop timides, trop partiales, chacune de ces grandes lois (1944, 1992, 2006) a fait progresser la gestion de l'eau en France.

Sous l'autorité de ces lois-fées fourmille un peuple de fées plus ou moins subalternes.

Par ordre hiérarchique décroissant :

– cinq ministres (Écologie, Santé, Agriculture, Finances, Intérieur). Quand ils ne sont pas d'accord, un Comité pour l'environnement, présidé par le Premier ministre, tranche ;

– six fées très puissantes nommées agences. Chacune a en charge le bassin d'un grand fleuve : Seine-Normandie, Loire-Bretagne, Adour-Garonne, Rhône-Méditerranée et Corse, Rhin-Meuse, Artois-Picardie. Chaque agence s'informe de la ressource, prend note des demandes et des besoins. Organise le dialogue (et les conflits) entre toutes les parties prenantes. Met en œuvre les décisions. Sous le regard sourcilleux de l'État ;

– vingt-deux fées régionales, les Diren (Directions régionales de l'environnement). Elles s'assurent du respect des règles. Les eaux françaises peuvent être tranquilles : une police veille sur elles ;

– trois cents fées départementales (dans chaque département, une Direction de l'agriculture et de la forêt, une Direction de l'équipement, une Direction des affaires sanitaires et sociales).

D'autres fées, qu'il ne faut pas négliger sous peine de graves représailles, assument des missions particulières, bien précises. Certaines, volontiers vaniteuses, aiment à se réunir dans des structures un peu pompeuses appelées « établissements publics » (elles s'occupent de la pêche ou des voies navigables, ou de l'espace littoral et des rivages lacustres). D'autres se contentent de comités (Comité Sécheresse) ou de réseaux (Vigicrue).

30 décembre 2008

Hommage à Anna Politkovskaïa

Regardant la Spree, me revient le visage d'une journaliste russe croisée à Berlin, lors d'une rencontre de la Lettre internationale Ulysse. C'était en 2005. Elle fut assassinée à Moscou l'année suivante. La Spree me fait penser à la Sounja, une autre rivière riche en cadavres.

Anna Politkovskaïa bravait tout pour connaître la vérité. Ensuite, elle écrivait. Par exemple, elle a raconté la guerre de Tchétchénie.

« En Tchétchénie, l'eau est très précieuse. Pas à cause de son prix. Ici, l'eau n'a pas de prix, car il n'y en a pratiquement pas, voire pas du tout, la plupart du temps. Quand il y en a, elle est de si mauvaise qualité que, après l'avoir sentie et regardée de près, tu te dis : inutile de se lancer dans de nouvelles expériences, ta peau t'importe plus qu'une sensation passagère de fraîcheur.

Comment se débrouiller quand il n'y a ni eau ni robinet, comme à Grozny où toutes les canalisations ont été détruites ? La réponse est simple : il faut chercher une réserve naturelle, une rivière, un lac ou un étang. Mais, en Tchétchénie, cette solution n'est pas toujours possible. Lorsqu'on y travaille, comme moi, depuis longtemps, on connaît l'histoire « militaire » de chaque bassin, on connaît, pour ne citer qu'un exemple, la quantité de cadavres qui y ont été jetés... Alors ?

Alors, on ne se lave pas. Même si l'envie est très forte. Même si le désir impérieux d'être propre l'emporte sur toutes les autres émotions, au point de faire oublier ce que l'on sait.

Un jour d'été, j'étais tellement sale que je me suis dirigée, d'un pas résolu, vers la rivière Sounja, dans un faubourg de Grozny : à l'aube, tout semble frais. Je me suis inclinée, j'ai recueilli un peu d'eau au creux de mes mains... Mais elles se sont arrêtées à mi-chemin avant d'atteindre mon visage... Il ne se passe pas une heure, une minute, une seconde sans que la rivière Sounja lave les cadavres[1]... »



[1] Anna Politkovskaïa, Tchétchénie, le déshonneur russe, préface d'André Glucksmann, Paris, Gallimard, « Folio », 2003.

28 décembre 2008

Dans la grotte

Dans la pénombre, il découvre une crypte immense. À perte de vue, des piliers montent vers le plafond bas, se courbent pour rencontrer d'autres piliers et former des voûtes : une enfilade de voûtes où l'œil se perd et s'inquiète. Pour retrouver quelque repère, le visiteur examine le sol et ne voit que du sable. Rien que du sable : une plage qu'on aurait emprisonnée là, sous la pseudo-prairie. Le directeur du lieu, le très jovial Herr Herzlieb, explique :

– Vous avez devant vous le filtre d'autrefois. Nous ouvrions les vannes, l'eau remplissait la crypte, comme vous dites. À travers le sable elle s'écoulait lentement, lentement (un demi-mètre par jour) jusqu'au réservoir qui se trouve là, sous nos pieds. Alors intervenait une armée de brouettes poussées par des costauds. Au moyen de larges pelles, ils retiraient du sable la surface impure et repartaient au pas de charge vider les brouettes avant de s'attaquer à une autre crypte. Travail pénible ! Mais on aimait le travail, à l'époque. Il fallait calmer les nettoyeurs. Ils faisaient la course, les brouettes se renversaient. Il y avait de la joie dans le travail, à l'époque. Les syndicats ont protesté. Et puis la technique a progressé. Nous avons changé de méthodes.

– Mais les cryptes sont demeurées...

– À cause des chauves-souris, ou plutôt des Verts ! Ils ont découvert qu'une espèce rare s'était installée là. Je comprends les chauves-souris. Quand on aime l'ombre et l'humidité... Où auraient-elles trouvé plus belle grotte ?

26 décembre 2008

Merci aux chauves-souris!

Outre quelques frayeurs nocturnes, nous devons à ces petites bêtes le sauvetage d'un chef-d'œuvre d'architecture aquatique. Avant de conter ce bel exemple d'écologie militante, notons la dérive de l'appellation. Au début étaient les souris-chouettes (carva-sorix, en latin). Carva fut bientôt prononcé calva, et voilà comment la souris devint chauve.

Retour à notre sujet et rendez-vous à Friedrichshagen, dans l'est de Berlin. C'est à cet endroit, sur la rive nord du lac Müggelsee, qu'a travaillé un Anglais, Henry Gill. Des plaques de cuivre, un peu partout, lui rendent hommage. Pourquoi les Allemands avaient-ils été chercher un étranger ? Ne se jugeaient-ils pas à la hauteur ? Pourquoi cette humilité ? Mystère. En tout cas, le résultat impressionne. D'autant que, sitôt franchies les grilles (sévèrement gardées : on craint les menaces terroristes), vous remontez le temps. Première usine, flambant neuve : technologie d'aujourd'hui. Deuxième usine, à 300 mètres : savoir-faire des années 1970. Ces deux usines travaillent en parallèle et, semble-t-il, en bonne intelligence : aucun mépris perceptible de la plus jeune pour la plus ancienne.

Continuons la promenade. Voici une prairie parsemée de maisonnettes, beaucoup de maisonnettes (tente-quatre). Elles sont en briques. La prairie est trop plane pour être naturelle et les maisonnettes sont alignées comme pour la parade : trente-quatre gros soldats rouges. Cet ordre trouble le visiteur, qui réclame explication. La réponse lui sera donnée après qu'il aura poussé la porte d'une de ces fausses villas. Pas d'entrée à portemanteaux, ni de salon à gros fauteuils défoncés, comme dans les vraies maisons. Une pente de ciment le conduit sous terre. Où la stupeur et l'émerveillement l'attendent.

24 décembre 2008

Tanambe, suite.

Tanambe est loin d'être l'oublié de l'État. Mais serait au carrefour d'une guéguerre. [...] Pour la troisième fois consécutive, un projet a été bel et bien réalisé en 2005. [...] Mais aucune goutte d'eau ne coule au robinet. Néanmoins, les installations et équipements nécessaires sont en place : 250 mètres cubes de réservoir en béton armé, 41 bornes-fontaines, 5 kilomètres de réseau de transport depuis le site de captage, 12 kilomètres de réseau de distribution, 3,5 kilomètres d'installation électrique pour faire fonctionner les machines au site de captage.

L'administration a refusé l'autorisation d'exploitation pour des normes non respectées et aussi pour une sombre affaire de béton que la société installatrice aurait volé à... une société publique !

Las d'attendre, les riziculteurs ont saccagé une partie importante de la tuyauterie pour dévier l'eau à leur usage. Les dégâts matériels sont donc considérables. « Le suivi de ce projet est l'une de nos priorités », souligne le maire en exercice, Félix Rakoarimanana. [...]

Un appui étranger est envisagé. Le département d'Ille-et-Vilaine, région Bretagne (France), serait sur le point de prêter main-forte à la commune, selon une source bien informée. [...] Pour sa part, le maire sortant, Gervais Rabearivololona, devenu proche collaborateur du ministre coach de la Santé Jean-Louis Robinson, soutient tout simplement que son patron est en train de « chercher la solution ».

Alors que toutes ces embrouilles cherchent une issue heureuse, des habitants de Tanambe appliquent des techniques simples de traitement d'eau pour éviter les ravages causés par les maladies d'origine hydrique.

Le sulfate de potassium (alamo) et les écorces de cristophine sont utilisés pour décanter la boue. Les médecins locaux s'appliquent à faire campagne quant à l'usage de l'eau bouillie ou traitée avec du désinfectant Sur'eau.

Tanambe n'est pas un cas isolé. Un grand nombre de projets d'adduction d'eau en milieu rural connaissent à peu près la même aventure que le sien.

Près de 10 millions de Malgaches n'ont pas encore accès à l'eau potable. [...] « Chez nous, les femmes et les filles consacrent 75 % de leur quotidien à chercher de l'eau », répète le président de la République, Marc Ravalomanana. »

Rivolana Razafison

23 décembre 2008

Madagascar : Pourquoi les habitants de Tanambe n'ont-ils plus d'eau?

Je voulais connaître l'état de l'eau à Madagascar. Mieux que tous les savants, un article de Rivolana Razafison paru le 29 avril 2008 dans Le Quotidien (Antananarivo) m'a semblé décrire la situation : « Des eaux de rivière impures et des nappes souterraines polluées ». Que ce journaliste – et grand chroniqueur – soit remercié de sa collaboration !

« Peuplée de 108 000 habitants, la commune rurale de Tanambe, à 200 kilomètres au nord-est d'Antananarivo, est l'une des plus riches de Madagascar : elle produit plus de 10 000 tonnes de paddy par an.

Le projet d'adduction d'eau réalisé en 2005 est un fiasco total. En attendant la solution idoine, ses habitants, notamment les femmes et les enfants, sont contraints d'endurer des conditions a priori pas dignes des Malgaches du xixe siècle [...].

L'agglomération, entourée d'immenses plaines aménagées, et occupée par plus de la moitié de la population totale de la commune, est traversée par la rivière d'Anony avant que celle-ci ne se jette dans le lac Alaotra, la plus grande étendue d'eau continentale de Madagascar. Un simple contact visuel avec les eaux de la rivière glace le sang. Leur couleur rouge ocre, tel un flot gigantesque de jus de papaye dilué, invite à imaginer l'ampleur du déclin de la nature en amont. [...]

Une petite heure d'observation discrète suffit à saisir les habitudes hygiénistes des villageois à Tanambe. D'emblée, Anony est une rivière où tout peut s'exhiber et se laver côté femmes, le gros des usagers familiers. Les gestes tout à fait naturels pour leurs auteurs, mais grotesques aux yeux des passants, n'y manquent pas.

Ce qui se passe tous les matins à un endroit un peu à l'abri de la curiosité dans le quartier d'Avaradrano, un des quartiers constitutifs de Tanambe, va au-delà du concevable. Des filles d'Ève s'y retrouvent en groupe presque à la même heure, comme si elles avaient à assister à des assemblées obligatoires.

Tandis que les unes puisent de l'eau, se brossent les dents, nettoient les ustensiles, se lavent le visage, les pieds, lavent les linges, les enfants..., les autres s'accroupissent dans la rivière pour se frotter les parties intimes avec de l'eau [...].

Pis, cet endroit préféré aussi remplace la fosse à ordures. Chacun fait dans la rivière ce qu'il fait. [...]

« Les gens d'ici ne tiennent pas à cœur la gravité d'une telle situation, regrette le docteur Amélie Randriamitantsoa. Chez nous, l'on dit toujours que “la grande eau n'a pas de corps” pour signifier que les matières dissoutes dans l'eau sont anodines et inoffensives. » [...]

Pas de WC ni de lavoirs publics dans la ville. Faute de canaux d'évacuation, les ruisseaux d'eaux usées noires provenant des différents ménages sont omniprésents à Tanambe. Depuis des années, ils coulent même à quelques mètres seulement des portes du bureau de la mairie. [...]