Interviews

20 mars 2008

Entretien avec Frédérick Tristan pour la sortie de La femme écarlate et du chaudron chinois

 

Ftristan 1 - Vous fêtez actuellement vos 50 ans d'édition. Fayard vient d'achever la republication de toute votre oeuvre romanesque, soit une trentaine d'ouvrages, avec la réédition de votre roman La Femme écarlate. Dans le même temps, parait Le Chaudron chinois, récit inédit ayant pour décor l'ancienne Chine. C'est votre cinquième livre sur ce thème. Pourquoi ?

La Chine est une affaire de famille. Mon grand-père vécut 30 ans à Shanghaï vers 1880 et en rapporta tant de souvenirs qu'il transforma l'intérieur de la demeure ardennaise de mon enfance en maison chinoise. Plus tard, je fus délégué en Extrême-Orient, particulièrement en Chine, de 1969 à 1986. Enfin, j'eus le bonheur d'avoir pour ami proche Chou Lin Jin, le dernier descendant de la dynastie Jin, grâce auquel je pus approcher la Société du Ciel et de la Terre, la Tien Ti Houei, dont j'ai publié naguère les rituels avec commentaires dans Houng, les sociétés secrètes chinoises.


2 - Quel est le rapport entre le Chaudron chinois qui est un vrai roman d'aventure et ces sociétés initiatiques ?

Le roman est l'histoire d'un jeune chinois, Ti-Phang, qui, ayant mal lu les livres de la bibliothèque familiale, s'est pris pour un grand initié (un dragon doré) et s'est mis à mépriser ses parents qui en sont morts. Le récit raconte comment ce jeune homme va devoir réparer ce crime à travers des réincarnations successives. Cela m'a permis d'évoquer de manière non didactique la grande tradition chinoise de la vie et de la mort. Ainsi suivra-t-on Ti-Phang dans sa quête confucéenne d'une morale liée aux ancêtres, dans sa descente aux enfers taoïstes, dans sa pratique du bouddhisme T'chan. Dans mon premier roman chinois Le Singe égal du Ciel j'avais adapté une légende chère à tout l'Extrême Orient et inconnue en Occident. Aujourd'hui, ce véritable conte a été joué au théâtre à plusieurs reprises pour le plaisir et l'enseignement de différentes générations. Avec le Chaudron chinois, j'espère apporter une meilleure connaissance de la pensée chinoise traditionnelle tout en divertissant le lecteur par un récit non exempt de facéties et d'humour. Notre époque se méfie des dogmes et nourrit un intense besoin de récits initiatiques et de contes merveilleux.


 


Chaudron

3 - Le lecteur français ne se défie-t-il pas de l'imaginaire pour lui préférer le réalisme ?

Le réalisme n'exclut pas l'imaginaire. Une grande partie de notre existence est heureusement régie par un sain ludisme qui échappe à la contrainte quoditienne du réel. Lit-on une histoire pour retrouver celle que l'on vit déjà ? Beaucoup de lectrices et de lecteurs recherchent dans un roman une échappée vers un ailleurs. C'est le rôle essentiel de la fiction. A cet égard, l'imaginaire chinois est d'une grande richesse. On a même pû prétendre que la Chine ancienne faisait partie de l'inconscient populaire occidental. Voyez le Fu Manchu de Sax Römer ! Les histoires policières du juge Ti ! L'essentiel est qu'un récit de fiction soit crédible grâce à la logique interne de son parcours. C'est en ce sens q

 

ue ma connaissance de la tradition Houng m'a permis d'approcher ce que l'on pourrait appeler l'âme chinoise et de la restituer dans un récit volontiers de type initiatique. Mais attention ! On pourra n'y lire qu'un récit picaresque ou fantastique, voire drôlatique, et c'est très bien comme ça ! J'apprécie que mes romans puissent être lus à plusieurs niveaux.


4 - Drôlatique, en effet, lorsque Ti-Phang, votre personnage, entre dans un monastère d'obédiance T'chan !

Ce passage du roman évoque l'initiation par le non-sens. lI s'agit d'amener le novice à se désencombrer du langage et de sa propension à croire en la réalité. Pour le bouddhisme T'chan, la réalité n'est pas réelle. D'où, pour un lecteur cartésien, un humour de type paradoxal comme "Il est rare de voir un fromage grignoter un rat", ou " Un renard court si vite qu'il n'a plus de pattes". Les adeptes du Zen appellent ça des Koan. Mon petit recueil Les succulentes paroles de Maître Chû illustre par de courts textes cette méthode particulière. Elle se rapproche de quelque manière de la pataphysique occidentale, mais dans un but différent. D'ailleurs, si l'on approfondissait

 

sous cet éclairage l'ensemble du Chaudron chinois, on s'apercevrait qu'il s'agit, en fait, d'un énorme koan, de bout en bout !  Dans mes récits, j'ai toujours privilégié un certain humour décapant.


Femmeecarlate

5 - En revanche, d'autres passages décrivent des moeurs bien réels de l'ancienne société chinoise tels que les rites de mariage ou d'obsèques.

C'était une société extrêmement ritualisée. Tout partait de l'empereur et descendait vers le peuple selon une pyramide excessivement hiérarchisée. Dans le Chaudron chinois, Ti-Phang est fils de mandarin. En se révoltant contre son père, il se révolte contre la rigidité du système social et se réfugie dans un monde de son invention, fabriqué à partir de ses lectures mal controlées. Trop tard, il sera obligé d'admettre son erreur et, à travers une série de redoutables épreuves, finira par s'intégrer à nouveau dans la tradition. Mais, cette fois, ce sera par amour de la jeune Nu-Haï, symbole vivant de la bonté, qu'il épouse et qui, lors d'une longue ascension du Mont O-Maï, l'accompagne vers son véritable destin. Lors de ce parcours décisif, le lecteur rencontrera les usages médicaux, littéraires et religieux de l'époque. S'y ajoute la description

 

de superstitions et de croyances magiques que j'ai puisé dans des ouvrages classiques du Tao populaire : scènes d'envols et de métamorphoses, apparitions des esprits, rêves fantastiques, qui ajoutent au climat typiquement chinois du récit. La descente de Ti-Phang chez les morts suit la description des enfers indiens venus en Chine avec le bouddhisme. Ce sont les "prisons de la terre" (di yu) où seuls de rares héros peuvent descendre tout vivants.


6 - Il s'agit donc d'une sorte de fantastique...

Le Chinois est un pragmatique qui adore le jeu et les contes. Il a dépeint le ciel et les enfers à la façon de la bureaucratie terrestre mais il vient toujours s'y méler quelque singe pour y mettre la pagaille. Néanmoins, l'extraordinaire y rencontre toujours une signification morale. En effet, indépendamment de diverses croyances populaires toujours vivaces, on s'aperçoit que le maoïsme a peu changé les fondements confucéens de l'individu chinois en société. La famille et l'harmonie en sont les bases essentielles. C'est pourquoi la révolte de Ti-Phang contre sa famille est considérée comme si grave. Elle sappe les fondements du système politique et social tout entier. Il faudra donc qu'en soignant sa conscience égarée il reconstruise tout ce qu'il a détruit par un orgueil futile. Et c'est en ce point que doivent entrer en jeu des forces extrordinaires afin que la cité et l'ensemble de l'empire puissent recouvrer l'ordre perdu. Dans le Chaudron chinois s'ajoute la vision taoïste selon laquelle ces forces doivent être de nature magique, proprement fantastique, car le déséquilibre provoqué par Ti-Phang a également ébranlé le cosmos. Il faut rien moins que remettre l'univers dans le droit fil de l'Etoile Polaire en se repolairisant à l'intérieur de soi-même. L'amour sera le puissant moteur secret de cette régénération afin que le yin et le yang puissent de nouveau s'équilibrer dans l'harmonie retrouvée.


7 - Le Chaudron chinois a-t-il un message a apporter à nos contemporains ?

Ce n'est pas un message, mais un témoignage. Tandis que la Chine d'aujourd'hui s'occidentalise, l'Occident s'imprégne peu à peu de la pensée orientale. Nous connaissons l'influence de ce qu'on appelle à tort la gymnastique chinoise, le Taï Chi Chouan, le Chi Kong, qui connait en France de plus en plus d'adeptes. Il s'agit de la pratique de l'énergie vitale. Il en va de même pour l'acupuncture et, dans un autre ordre d'idée qui n'est pas sans conséquence, pour l'alimentation. Un roman comme le Chaudron chinois tente de décrypter le dessous de toutes ces influences -- dessous qui est, en fait, le tissu vrai. Ma démarche d'écrivain a d'ailleurs toujours été la même, quel que soit l'imaginaire que j'ai souhaité abordé ou qui m'a sollicité. Que ce soit dans le monde anglo-saxon, germanique, arabe, juif ou chinois, toujours c'est l'homme et lui seul que j'ai tenté de décrire en sa grandeur et en ses failles et surtout en sa quête acharnée du Sens. Pour cela, j'ai voulu utiliser le langage même de nos profondeurs de conscience et, en particulier, l'onirisme car, je le rappelle, nous sommes nés de la poussiére des étoiles et nous sommes pétris de la matière de nos rêves.

06 février 2008

Interview de Dominique Forma

29 janvier 2008

Dominique Forma nous parle de skeuds

8704v1_2

9782213632322g
A l'occasion de la parution

dans la collection Fayard Noir

de Skeud, Dominique Forma

commente des pochettes de disques pirate.



SOME MORE GIRLS

Sans doute le plus honteux des pirates "produits" par Johnny Trouble.07_copie_2
En 1978, Mick Jagger s'est entiché d'un harmoniciste au talent  immense : Sugar Blue, soi-disant rencontré dans le métro... Vous imaginez, vous, Mick Jagger prenant le métro... Et puis quoi encore.

À cette époque les Stones aimait bien enregistrer à Paris. À partir de 22 heures, 20 ou 30 fans, tout au plus, attendaient leurs majestés devant les studios Pathé-Marconi de Boulogne-Billancourt. Une ou deux heures après que les longues limousines les  déposent et que Sugar Blue  arrive en métro, il n’était pas rare que Bill, Keith ou Mick sortent pour partager une clope, offrir un reliquat de champagne et faire quelques photos.
Une ambiance plutôt sympa et détendue la plupart du temps.

Et puis, à force de traîner là des liens se tissent : avec les ingés son, les techniciens. Et puis,  il y a aussi toute  la faune qui gravite autour du Barnum Rolling Stones et qui fait le lien entre eux et nous : attachés de presse, vendeurs de substances diverses, ami(e)s…
Il faut partir du principe que tout le monde à quelque chose à vendre. Il suffit juste de trouver les bons mots et les bons arguments; ensuite, vous obtenez ce que vous voulez.

Les bandes sont là : un son studio impeccable, des inédits, bref un bootleg à ranger aux côtés des plus grands : Yellow Matter Custard des Beatles (Popo Productions, pour ceux qui connaissent), du Soon you may kiss the bride de Springsteen.

Hélas, les 1500 Some More Girls ont été victimes d’une catastrophe industrielle : une erreur à la gravure. Trop chiant et trop coûteux à re-presser.
Pour Jean Gabin, le faux monnayeur du Cave se rebiffe, ça a été la dévaluation de la livre sterling; pour Johnny Trouble, ce fut le développement galvano-plastique qui a merdé.

Aujourd’hui, rien de plus simple que de graver un CD. Du temps du disque vinyl, se lancer dans la production d’un disque était une véritable aventure. Et d’un disque pirate a fortiori. Il ne devait pas y avoir plus d’une dizaine d’usines en France.
Mais les bandes sont toujours là…Qui les veut ?

THE CRAMPS: CONFESSIONS OF A PSYCHOCAT

09_copie C'est un critique rock, Jean-Denis Martignon, qui fit découvrir les Cramps à Johnny Trouble. Ils n'avaient pas encore gravé leur premier single sur Vengeance. Ce fut un tel choc qu'une seule question se posa : comment sortir un bootleg d'un groupe totalement inconnu? La réponse  : monter un label pour faire connaître les Cramps. S'ensuivirent des conversations téléphniques interminables avec Ivy, bassiste et tête pensante du combo. Pendant dix minutes, Ivy se montrait méfiante, voire paranoïaque, puis la discussion dérivait sur les mérites comparés des 3 versions de Pretty girl de Cochran, surtout la plus rare, celle qu'on ne trouve que sur un pressage allemand ou sur la question de savoir si Roy Orbison jouait la rytmique ou la lead guitar sur Cast Iron Arm, le single de Peanuts Wilson Brunswick 55039... Des conversations pointues de spécialistes amoureux, sans concurrence ni épate mais où chacun apprend quelque chose à l'autre.
Les conversations s'espacèrent. Ils devinrent les Cramps et bâtirent leur legende.

Quelques années plus tard, Johnny Trouble sentit que c'était le moment de consacrer les Cramps. Et pour un groupe, la consécration véritable passe par le disque pirate.
Mais, attention, il ne s'agissait pas de traiter les Cramps comme des clients ordinaires.Le rockabilly vénéneux et fétichiste, matiné de punk, était tout ce qu'aimait Johnny Trouble. Les Cramps méritaient d'être traités avec les égards dû à leur rang. Il fallait leur réserver un traitement de première classe.
Pour être viable et générer un peu d'argent, un bootleg devait être pressé entre 1000 et 3000 exemplaires.. Pour les Cramps ce serait 500, quitte à ne rien gagner.

Le vrai Rock and Roll, c'est un morceau qui ne doit pas dépasser 2'30 et dont le support roi est le single. Pour les Cramps, ce ne serait pas un banal 33 tours mais 3 45 tours, ce qui implique 3 gravures, donc des frais supplémentaires... Un suicide du point de vue commecial, mais une énorme jubilation de pouvoir offrir aux fans un objet exceptionnel.
Pour couronner le tout, les 3 singles furent placés dans un écrin :  une petite boîte noire au centre de laquelle trônait une très belle photo couleur qu'il a fallu coller à la main sur chaque boîte, réhaussée d'un liseret doré. 250 exemplaires comportaient une photo, les 250 autres une photo différente.
Pour conclure chaque exemplaire était numéroté à l'intérieur. Bref du travail d'orfèvre, un "amazing abour of love", comme le qualifièrent les Cramps.

Les 500 disques furent vendus en une seule journée lors d'une convention du disque qui se déroulait à Paris un samedi et furent répartis dans toute l'Europe.

THE CREST SESSION - EDDIE COCHRAN

03_copieCrest Records, 9109 Sunset Boulevard, Los Angeles, Californie, lettres argentées sur fond parme, c'est écrit sur le label du single en belles le tout emballé dans une vieille pochette en papier craft.

Deux titre obscurs, et le nom du groupe, non moins obscur : The Four Young Men.

Eddie Cochran, (Summertime blues, C'mon everybody) était l'un de ces Four Young Men. Il avait 16 ans et était guitariste de studio chez Crest. On l'appelait, il rappliquait avec sa Gretsh, deux heures plus tard il ressortait avec 30 dollars en poche. Guitare, backing vocal, basse, batterie. Ce génie absolu du rock and roll savait tout faire et le faisait très bien.

En 1972, Johnny Trouble a 17 ans et est membre de l'Eddie Cochran Memorial fan Club ( 4 villa du Petit Parc, Créteil). N'y allez pas les gars. C'était en 72. Le « Président » Gilbert « Buzz » Dumas  lui parle d'un album d'Eddie Cochran : le LP « Endless », pressé à 2000 exemplaires pour les troupes américaines stationnées en Europe.

Jamais personne n'a vu cet album. Un des serpents de mer du Rock.

Trouver ce LP au nom prémonitoire : Endless. Une piste : cette adresse écrite sur la première maison de disque de Cochran. La quête commence ici. Qui écrira un jour la geste qui rendra hommage à ces chevaliers du rock partis sur les routes poussiéreuses du Texas, ou dans les brumes anglaises à la recherche d'albums introuvables mais qu'il faut chercher malgré tout. Quel fan de rock n'a pas rêver de trouver le vieux studio ou le hangar abandonné regorgeant d'inédits et de versions différentes?

Crest Records était un petit bungalow défraichi. Johnny Trouble et un pote, devenu aujourd'hui une pointure d'un très important label international, franchissent la petite barrière du jardin en rêvant à ce qu'ils vont trouver là.

Ils déchantent vite, une vieille femme sort sur le pas de la porte pour les accueillir une carabine contre la hanche.

La vieille a tiré sur Johnny Trouble. Une chance, ce n'était que du petit plomb, ils ont parlementé: elle en avait marre de voir débarquer tous les mois des rockers et des teddy boys. Johnny T. a finalement sympathisé, elle lui a fait cadeau de quelques photos inédites de Cochran et lui a donné 3 singles auquel il a participé. Johnny Trouble a compilé le tout et voilà. Cet album a été tiré à 972 exemplaires seulement.

Site web : http://www.dominiqueforma.com/

28 décembre 2007

Interview de Michèle Cotta

Cotta

9782213631950v_2 1) Quels sont ces cahiers secrets que Fayard publie ?
2) Est-ce la matière première de votre travail de journaliste ?
3) Ces cahiers vont de 1965 à 1977. Y a-t-il une scène particulièrement saisissante ?
4) Comment être aussi proche des hommes politiques et rester parfaitement objectif ?
5) Avez-vous le souvenir d'une confidence d'un homme politique ?
6) Avez-vous le sentiment d'avoir fait œuvre d'historienne ?

26 novembre 2007

Interview de Jacques Attali

Attali

9782213631981-V1)Pourquoi avez-vous choisi d'écrire la biographie de Gândhî ?
2)Qui était véritablement Gândhî ?
3)Quel fut le rôle de sa mère ?
4)Quelle fut sa première humiliation ?
5)C'était un homme d'une curiosité immense...
6)Quels étaient ses rapports avec l'empire britannique ?
7)Comment a commencé son combat ?
8)Comment était-il perçu par les différentes communautés indiennes ? Quelles causes défendait-il ?
9)Quelles étaient les zones d'ombre du personnage ?
10)Vous citez cette phrase de Romain Rolland : " La religion de la non-violence n'est pas seulement pour les saints, elle est pour le commun des hommes. " Pouvez-vous la commenter ?
11)Pensez-vous que Gândhî soit le leader révolutionnaire le plus important du XXème siècle ?

23 novembre 2007

Stéphanie Hochet, l'auteur de Je ne connais pas ma force, a vu This is England, film de Shane Meadows.

8799 Pour en savoir plus, voir le site web de Stéphanie Hochet.


This is England traite, comme votre roman Je ne connais pas ma force, d’un adolescent qui adhère, un temps, à l’idéologie d’extrême droite. Cette coïncidence thématique entre votre livre et ce film sortis quasiment en même temps, cette circulation des idées, est-elle agaçante ou réconfortante pour un écrivain ? Dans ce cas, se sent-on dépossédé de son sujet ou conforté dans l’idée qu’il est d’actualité ?

Je n’ai jamais été inquiétée par la proximité des sujets traités par les autres artistes. D’ailleurs, il n’existe peut-être pas tant de sujets au fond, et tout le monde va se servir à ces sources. Ce qui est important ce sont les manières de les aborder. Tant mieux si chacun capte et retranscrit quelque chose de son époque. C’est la diversité des points de vue qui est intéressante. Les questions traversent notre époque comme les virus voyagent dans l’air. Shane Meadows, le réalisateur de This is England, a été sensible à la question des dérives de la jeunesse (d’abord la sienne), à l’embrigadement, et c’est un thème que j’aborde aussi dans Je ne connais pas ma force. La différence principale entre le film et mon livre, c’est que Karl Vogel, mon personnage, n’est pas un « suiviste », c’est un doctrinaire, il crée ses théories à partir de sa propre perception de l’Histoire. J’avais quasiment terminé d’écrire mon roman quand le livre de Jonathan Littel est sorti ; là aussi on peut dégager des thèmes communs, la fascination pour le nazisme traitée du point de vue du « bourreau » (mon personnage ne passe pas à l’acte, mais de justesse), la question du choix devant le mal, l’importance du terreau familial qui amène le personnage à préférer l’enfermement idéologique, la ratiocination doctrinale, ce cadre étroit qui lui permet de lutter contre son sentiment d’infériorité, les ratages de son passé. Je me suis réjouie de l’accueil que la critique a réservé à ce roman, audacieux dans sa thématique, fort et nécessaire. J’ai aussi pensé que puisque la brèche était ouverte mon livre allait paraître sous les meilleurs auspices.


Le réalisateur Shane Meadows a largement communiqué sur l’aspect autobiographique de son film ; à l’inverse, vous vous êtes appuyée sur un cas de pedo-psychiatrie. Qu’y a-t-il de personnel dans l’histoire de Karl Vogel, votre personnage ? Quels débordements de votre propre adolescence avez-vous voulu transposer dans cette histoire? Par ailleurs, avez-vous eu le sentiment que le réalisateur touchait des points sensibles que vous ne pouviez percevoir, n’ayant pas expérimenté ce genre de dérive ? Au contraire, avez-vous eu confirmation de vos intuitions d’écrivain ?

Karl Vogel, comme certains personnages de mes précédents romans, me ressemble jusqu’à un certain point, mais il a franchi une frontière que je n’ai fait que contourner. Il incarne des possibilités que je n’ai pas réalisées. Qu’a-t-il expérimenté dans sa chambre d’hôpital qui se rapproche de ce que j’ai connu ? Les expériences excessives de l’adolescence : la solitude, la douleur, la flagornerie, la jouissance, le mépris, etc. Tout ce qui frappe l’être humain à cet âge et le construit. Il en retire une volonté d’indépendance qui sonne comme la conclusion paradoxale de ses arguties. Je me reconnais là, ainsi que je reconnais mon dégoût pour la pitié, la forme laide de la compassion. Je sais aussi ce que signifie grandir dans un environnement politisé, la façon dont on « récite » facilement ce qu’on a entendu depuis des années, ces leitmotivs qui créent des liens avec le reste du clan, et comme il est violent de s’en extraire. Je n’ai jamais connu le genre d’expériences qui marquent Shaun Field, le jeune héros de This is England : je n’ai jamais appartenu à un groupe, qu’il soit politique ou pas (d’ailleurs Karl méprise le grégarisme et je partage son avis), mais peut-être que dans certains moments de faiblesses, je me serais laissée pervertir, qui sait ? Je n’ai pas la prétention de me dire que j’aurais eu la force de résister à ce qui me choque aujourd’hui. Shaun, le héros de Meadows, se désolidarise du mouvement nationaliste au moment où il assiste à une bastonnade d’une violence écoeurante, pas avant.

L’œuvre de Shane Meadows s’inscrit dans le cinéma de type « réaliste » à la Ken Loach, il rapporte une expérience difficile qu’il puise dans un contexte social. Ma démarche est différente puisque j’ai tenu à extraire mon personnage de son environnement familial, je l’ai « interné » dans un lieu mixte où évoluent toutes sortes de gens (malades ou pas, médecins, jeunes et vieux, riches et pauvres etc.). Par ailleurs, si la trame du roman m’a été inspirée par un manuel de pédopsychiatrie, l’histoire telle que je la raconte est traversée par toute une gamme de fantasmes, fruits des délires du héros. J’étais plus intéressée par les raisonnements qui amenaient Karl à l’action, que par l’action elle-même. On pourrait donc dire que ma démarche est l’inverse de celle du réalisateur.

    Le film se penche sur le racisme ordinaire dans un contexte social précis, de misère financière et morale. Vous avez vécu à Glasgow dans les années 80, vous avez été témoin de ce genre de scènes, est-ce que peu ou prou des images de cette période de votre vie ont nourri votre roman ?

J’ai rencontré des gens ouvertement racistes et une forme de misère sociale différente de la nôtre, cela me rend sûrement sensible à certains thèmes. Cette expérience n’a pas nourri mon roman, c’est moi qu’elle a transformée – la « transformation » est du reste un sujet que je trouve fascinant qu’elle soit mentale ou physique, je l’aborde dans d’autres de mes romans. La lecture d’Orange Mécanique de Burgess m’aura tout autant marquée : le goût de la rébellion et la violence du jeune Alex était sûrement en toile de fond dans mon inconscient quand j’écrivais. Karl est obsédé par la musique de Wagner qui semble le pousser à agir, à détruire, tout comme Alex était « porté » par Beethoven.

    Votre personnage est, pour sa part, indifférent au monde qui l’entoure. Il rejette la communauté adolescente et la famille. Il est solitaire, imaginatif et mutique. Karl a quinze ans, il a une tumeur. Pourtant vous souhaitiez qu’il n’inspire aucune compassion au lecteur. Lui-même rejetant toute forme de pitié pour s’en sortir.


Est-il l’exact opposé du héros de This is England ?

Shaun Field est un être fragilisé par la mort récente de son père durant la guerre des Malouines, il est malmené à l’école par des élèves plus âgés que lui. Mon personnage se sent anéanti par l’absence de regard paternel, il est faible et plein de ressentiment envers son frère qui semble incarner les valeurs idéalisées dans sa famille. A priori, voilà quelques points communs de départ. Et puis, la violence de certaines idées les séduit, l’un et l’autre versent dans l’idéologie d’extrême droite avec conviction. Pourtant Karl est très différent de Shaun. Comme je le disais plus haut, Karl est un doctrinaire, il a entendu parler d’idéologie politique (d’extrême gauche) toute son enfance, il s’est passionné pour les grands conflits mondiaux, c’est un féru d’Histoire. Il est le personnage mentalement actif par excellence. A défaut de se défendre physiquement – rappelons qu’il est cloué sur son lit d’hôpital, souffreteux et amaigri –, il organise son système de pensée. Il a une véritable influence sur les autres adolescents de son entourage, il convainc, séduit, exclut, et sort de sa maladie grâce à l’activité de son cerveau, aussi pestilentielle soit elle. S’il pratique une forme de haine de soi, c’est de la haine de son passé qu’il s’agit – il tente de chasser loin de lui l’être en demande qu’il a été, sans pourtant y parvenir vraiment. Il fuit la pitié dans laquelle il perçoit un danger : celui de l’affaiblissement total et, à terme, de la mort.


    Votre personnage ne s’appuie pas vraiment sur une idéologie, en tout cas il la réadapte à sa situation – un adolescent gravement malade, hospitalisé, qui veut dominer son corps en passant par la manipulation de ceux qui l’entourent, la sélection des faibles et des forts, etc. –, et se forge une théorie qui lui est propre. On ignore même si sa thèse du surhomme est un pur fantasme ou un vrai programme de nuisance. Cette singularité de Karl Vogel, le fait qu’il n’est pas un produit de la société mais entièrement responsable de sa pensée, ne le rend-il pas à la fois plus universel et parfaitement odieux ? Pensez-vous que le lecteur puisse être embarrassé par une impossible identification à ce personnage ?

L’idée de départ était de créer un personnage qui « réinvente » le fascisme, et le pratique à sa manière. Je comprends que cette idée soit inconfortable, puisqu’elle sous-entend que les préjugés d’exclusion peuvent s’appliquer à n’importe qui : les boucs émissaires changeraient, mais la petite mécanique de la mise à l’écart serait toujours la même. J’irais même plus loin : on peut voir en Karl Vogel un fasciste de gauche, indifférent à la question des races, mais solidement déterminé à édicter des principes qui iront contre le genre humain dans son ensemble – j’ai mis l’expression « sociaux traîtres » dans sa bouche – et le hisseront au rang des grands idéologues.Il s’appuie sur les références au Führer (haine du faible, obsession des valeurs viriles) mais s’entiche de son infirmière sénégalaise… Il est en effet à la portée de tout le monde de fonctionner comme lui, d’adopter ce style de pensée, c’est en cela que Karl Vogel touche peut-être un atome d’universalité.

Les deux personnages, celui du film et celui du roman, sont des repentis, si j’ose dire. C’est implicite dans le film, explicite dans Je ne connais pas me force, bien que vous ne précisiez pas comment Karl est sorti de ce trou noir. Vous vouliez donc écrire sur un passage à vide, une parenthèse sulfureuse dans la vie d’un individu lambda. Pourtant, à vous lire, on a le sentiment que Karl Vogel ne sera jamais aussi raisonneur, intense, intéressant que durant cette période. N’est-ce pas un peu ambigu ?

Voilà le paradoxe. C’est au pied du mur qu’il déploie ses possibilités. La tumeur au cerveau est presque un élément symbolique, la tache noire, le nid de la névrose.


    Avez-vous conçu cette fin réconfortante : Karl Vogel réchappant de sa tumeur au cerveau et de cette idéologie malfaisante, pour rendre l’histoire plus supportable ? Afin, en quelque sorte, d’épargner la sensibilité du lecteur ?

3536406_2Je ne cherche jamais à épargner le lecteur, ce n’est pas ma conception de la littérature. J’ai voulu qu’il soit question d’une époque de la vie de mon héros car je crois vraiment que nous passons par des phases dont nous tirons parti, aussi obscures soient-elles, et qu’au final, ces périodes ne nous ressemblent plus. Je ne suis pas une fervente des histoires qui finissent bien, je suis même plutôt tentée par le pessimisme.

 

A votre avis, pourquoi, votre roman et le film de Shane Meadows, finissent au bord de la mer ?
           Il faut peut-être y voir une allusion au sentiment océanique dont parle Koestler dans Le zéro et l’infini. Karl et Shaun se débarrasseraient ainsi de l’angoisse qui étreint les sociétés occidentales.