le blog d'Arthème

19 juin 2008

Salut à Alain Robbe-Grillet

Vendredi 13 juin 2008, Maison de l’Amérique latine, soirée d’hommage à Alain Robbe-Grillet

 

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Nous voici assemblés, survivants ou croyant l’être, pour évoquer l’omniprésence d’un disparu qui du brevet académique d’immortalité voulut bien passer les épreuves écrites, mais pas l’oral.

Une cérémonie comme celle-ci a toujours un peu les airs d’une vaste tablée de spirites. Sauf que la voix convoquée, si elle se faisait entendre, nous répéterait sans doute d’un ton bourru qu’elle n’a rien à ajouter.

C’est bien entendu Jérôme Lindon qui aurait dû s’exprimer ici à ma place, mais même les nouvelles et insolentes attaques portées contre la loi Lang ne le feront pas revenir, lui non plus. Il fut, lui, l’éditeur d’Alain. Ces quelques mots de ma part ne sont inspirés que d’une rencontre tardive et d’une complicité d’autant plus vive qu’elle avait peu de temps devant elle. Pour Alain, je ne fus que l’éditeur d’un dernier livre qu’il prit soin de ne pas englober dans son œuvre littéraire tout en n’en pensant peut-être pas moins ; l’éditeur heureux de plusieurs livres de Catherine ; le futur éditeur d’une biographie d’Alain due à la plume et au long compagnonnage d’Olivier Corpet ; le doyen du conseil d’administration de l’IMEC, institution avec laquelle tant de liens avec lui se sont tissés ; enfin l’ancien président de la Commission du CNC qui s’enorgueillit d’avoir pu aider tant soit peu à la production de son dernier film.

D’Alain j’ai aimé les rires et l’appétit d’ogre. Ses fausses colères suivies de vrais effets. Son art de disputer avec un sommelier, d’un ton d’épigraphiste, sur l’étiquette d’un vin lusitanien. Ses intolérances rigolardes, ses indulgences dédaigneuses, son plaisir à exaspérer à force de mauvaise foi, ses provocations jamais gratuites. La juste appréciation qu’il avait de la valeur absolue et relative de son œuvre, son acceptation de certains jeux de rôles propres à notre milieu, mais sa férocité envers les histrions, les clowns, comme il disait, leurs chapelles de dévots, leurs obligés médiatiques, leurs panthéons éphémères.

J’ai parlé de nous comme de survivants. Prétention inepte, bien sûr, que de croire que nous survivons à des écrivains dont l’œuvre continuera d’être découverte par tant de lecteurs pas encore nés à ce jour. Mais si Alain nous a fait croire que la littérature, son seul acte de foi, sa servante maîtresse, avait moins de mauvaises saisons que de beaux jours encore devant elle, sommes-nous si sûrs, à considérer la quasi disparition de ce qu’on appelait naguère des avant-gardes, que nous continuons à parler de la même chose ?

Écrivain et cinéaste, Alain a été l’un des tout premiers à percevoir que, dans un monde en mouvement perpétuel et accéléré, instable et nomade, l’existence humaine, réduite à un kaléidoscope d’états plutôt qu’à une forme figée, une identité intangible, appelait une valorisation sans précédent des propriétés et tactiques du regard. Dans ce jeu où l’apparaître et le disparaître se conjuguent en maîtres capricieux et exclusifs, Alain a choisi de partager chaque soir de sa vie sinon le souper, du moins l’apéritif du Commandeur ; nous épargnant toute forme de consolation, rejetant comme vaine toute explication ou justification, il a su montrer sans démontrer cette absence sourde et muette vers quoi ses œuvres se sont assignées pour fin de nous accompagner.

S’il ne l’a pas dit, il l’a toujours su : c’est l’éclaireur qui fait la nuit.

 

Claude Durand

 

29 avril 2008

Entretien de Claude Durand au Magazine des livres

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1/ Comment vous sont venus le goût du livre et de l’édition ? Enfant, vous rêviez-vous grand écrivain ? Quels sont les émois littéraires qui vous ont façonnés et conduit vers cette profession?

Je suis né et ai grandi jusqu’à l’âge de quatorze ans dans ce qu’on appelle aujourd’hui le « 9-3 », à Livry-Gargan, entre les vestiges de la forêt de Bondy qui couvraient Montfermeil et Clichy sous Bois, et le canal de l’Ourcq où l’on pêchait encore du gardon, de l’ablette et même des écrevisses. C’était une banlieue semi-rurale : la commune abritait deux fermes, dont celle du champion cycliste Antonin Magne, des chèvres broutaient sur les trottoirs et on ne comptait pas les élevages privatifs de lapins dont un préposé rachetait les peaux pour quelques piécettes. Aucun des loisirs que connaissent les jeunes d’aujourd’hui, hormis le film du samedi soir au Vox ou au Livry-Ciné, et des escapades dans les carrières de gypse de Poliet et Chausson. Autant dire que lire n’a alors rien d’une corvée ni d’une purge, comme on voit trop souvent chez certains enfants, mais révèle un plaisir et un appétit tels que les parents éprouvent le besoin de le réfréner : « On ne lit pas à table ! »

La maison n’héberge pas de bibliothèque. On lit dans le journal un feuilleton qu’on découpe quotidiennement et dont on broche les épisodes avec une ficelle. Mon grand-père paternel m’offre quelques merveilles datant de sa propre enfance : des fascicules reliés et illustrés, aventures coloniales d’Arnould Galopin, Le Petit Chasseur de fauves ou Le Petit Parachutiste, où un adolescent escorté par un vieux botaniste (tantôt M.Batifol, tantôt M.Brindavoine), parcourt l’AOF et l’AEF et y connaît toutes les tribulations imaginables : ce sont les ancêtres des page-turners américains dont on fait grand cas aujourd’hui. A côté de cela, étant très bon élève, je reçois chaque année, comme prix d’honneur ou d’excellence, une pile de classiques : des Misérables et des Travailleurs de la mer de Hugo au Joseph Balsamo et aux Trois Mousquetaires de Dumas, sans oublier les Chevauchées de Lagardère de Paul Féval et les Pardaillan de Michel Zévaco.

Entre douze et quatorze ans, sous l’influence d’admirables professeurs de collège, je fais le pari d’atteindre en composition française des notes aussi élevées qu’on peut en obtenir dans des disciplines exactes comme l’algèbre ou la géométrie. Je versifie mes rédactions. Chez moi, je tue le temps en recopiant dans des cahiers des volumes entiers de poésie : La Légende des siècles et Les Contemplations y passent. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je reconstitue ainsi des manuscrits d’œuvres imprimées. Par ailleurs, le responsable national de l’UFOLEA, branche de la Ligue de l’enseignement chargée de promouvoir le théâtre amateur, habite à deux pas de chez moi. Il crée une troupe communale et je me retrouve à quatorze ans à peine à jouer Perdican dans On ne badine pas avec l’amour, de Musset.

Une fois admis à l’école normale d’instituteurs de Versailles, j’ai continué dans cette voie, à l’intérieur de l’école (avec La Jarre de Pirandello) ou au cours de stages de l’UFOLEA (avec La Tempête de Shakespeare). Un de nos professeurs nous a même fait jouer, mon ami et condisciple Stélio Farandjis et moi, des scènes du Misanthrope devant une sociétaire de la Comédie française, Claire Nobis, pour décider si nous n’étions pas faits pour les « planches » plutôt que pour l’estrade du maître d’école. Il est vrai qu’il n’y a pas si grande distance des unes à l’autre…

Bien entendu, à cet âge, j’avais déjà noirci du papier : poèmes, esquisses de récits. L’un de ceux-ci, écrit à dix-huit ans, intitulé La Majorité (elle était encore officiellement à vingt-et-un ans), me paraît assez abouti pour être soumis à un éditeur. On est en 1957, René Julliard fait de la publicité pour le Bonjour tristesse de Françoise Sagan et les jeunes éditions du Seuil publient pour leur collection de débutants, « Ėcrire », que dirige l’écrivain Jean Cayrol, un court texte, Le Défi, d’un jeune Bordelais, Philippe Sollers, aussitôt salué par François Mauriac et Louis Aragon. J’adresse mon manuscrit aux deux. Julliard ne répond pas, Cayrol me convoque. Il me convainc de remiser mes pages et de me mettre à la rédaction d’un pamphlet, Le Plat du jour, dans le goût des angry young men qui font fureur à l’époque en Grande-Bretagne, et qui sera publié en 1959.

Entre temps, j’enseigne dans l’école que j’ai fréquentée élève, Cayrol m’a demandé de faire des rapports de lecture sur les manuscrits qu’il reçoit. Je commence à faire des petits boulots d’édition comme le rewriting d’un ouvrage de Georges Suffert pour le Club Jean Moulin, ou la révision de la traduction d’un romancier catholique japonais, Endo Shusaku.

2/ Vous avez publié en 1979 un roman, La Nuit zoologique, salué par la critique et couronné par le prix Médicis. Pourquoi avoir cessé d’écrire ? considérez-vous qu’il y a une incompatibilité à être à la fois auteur et éditeur ?

Mais peut-être avez-vous continué d’écrire… Publierez-vous une fois que vous ne serez plus éditeur ? D’ailleurs, envisagez-vous votre vie sans l’édition ?

Entre 1959 et 1965, outre l’enseignement, deux ans de service militaire dont quelques mois avec Michel Winock au service cinématographique des armées du fort d’Ivry, les lectures de manuscrits pour le Seuil, quelques traductions de l’anglais pour arrondir les fins de mois, deux romans publiés et qui décrochent bourse Del Duca et prix Fénéon, quatre courts métrages et un long métrage tournés en co-réalisation avec Jean Cayrol et qui me mettent au contact d’un nouveau milieu, celui des réalisateurs comme Chris Marker, Alain Resnais, Agnès Varda, et d’acteurs comme Suzanne Flon, Laurent Terzieff, Daniel Sorano, Michel Piccoli, Emmanuelle Riva, je collabore pendant plus d’un an aux Lettres françaises, ce qui me vaut d’entendre Aragon déclamer son Fou d’Elsa en tête à tête, mais surtout d’admirer son exceptionnelle générosité : quel écrivain de sa stature consacrerait aujourd’hui une pleine page de journal à saluer de jeunes écrivains parfaitement inconnus après les avoir lus, ce qui s’appelle lus ?

En avril 1965, Paul Flamand, co-fondateur du Seuil, me propose d’entrer à plein temps au 27 rue Jacob, à la fois pour succéder à Jean Cayrol à la direction d’ « Ėcrire », pour remplacer Michel Chodkiewicz, parti diriger une revue scientifique, Atomes (la future Recherche), et m’occuper des littératures slaves et hispaniques, suppléer partiellement Monique Nathan dans le domaine anglo-saxon et bientôt m’occuper de la collection Combats créée à mon initiative en janvier 1968. Je trouve encore le temps d’écrire les trois-quarts d’un roman qui reste inachevé et que je ne reprendrai que dix ans plus tard sous le titre La Nuit zoologique.

En 1978, je viens en effet de quitter le Seuil dont les cofondateurs, Paul Flamand et Jean Bardet, ont annoncé leur propre départ à la retraite. Je viens d’entrer chez Grasset comme directeur général adjoint. Bernard Privat, qui dirige la maison de la rue des Saints-Pères, demande à lire mon manuscrit interrompu et m’exhorte à l’achever. J’hésite. Si j’obtempère, c’est déjà plus comme éditeur que comme écrivain : je vois là une façon de m’intégrer mieux à une maison dont la production littéraire française est alors plus rayonnante que celle du Seuil, et de me « légitimer » auprès d’auteurs de poids comme Edmonde Charles-Roux, Hervé Bazin, François Nourissier, Françoise Mallet-Joris, Jules Roy, Lucien Bodard… que je suis conduit à fréquenter. Mais sans doute ai-je été formé depuis mon plus jeune âge à penser qu’il faut faire dans la vie ce en quoi on peut espérer - je dis bien espérer - devenir un jour le meilleur. À défaut d’être Balzac, Proust, Rimbaud ou Valéry, il n’avait pas été hors de ma portée d’être déjà, vers mes trente ans, l’éditeur de García Márquez et de Soljénitsyne. À tort ou à raison, j’ai estimé que c’était ma voie.

Pour autant, je n’ai jamais éprouvé de sentiment de frustration. La traduction, les lettres adressées aux auteurs, çà et là des articles, des allocutions, des prières d’insérer : tout est occasion d’écrire dans ce métier. Seul interdit, pour ma part : la publication. Je respecte et comprends ceux de mes confrères qui, souvent avec talent, troquent notre relatif et souhaitable anonymat pour la mise en valeur de l’auteur promu. Pour moi, il y a incompatibilité statutaire. Est-ce à dire qu’éditer m’intéressant moins ou plus du tout, je reviendrai un jour à l’écriture ? Je crains fort que ce jour là, quand il adviendra, je ne sois plus bon à grand chose.

3/ Vous dirigez une grosse maison et pourtant vous suivez des auteurs en direct. Comment concevez-vous votre rôle d’éditeur ?

Qu’est-ce qui fait pour vous la qualité d’un texte littéraire ? Qu’attendez-vous d’un manuscrit ?

Si j’avais à choisir entre les fonctions de directeur littéraire (editor, disent les Anglo-saxons), et celle d’éditeur (publisher, disent les mêmes), il est évident que pour rien au monde je ne renoncerais aux premières. L’avantage de cumuler les unes et les autres, c’est que je n’ai à demander la permission à personne lorsque je dois décider de la signature et des conditions d’un contrat. Mon comité de lecture est réduit à sa plus simple expression et mon temps de réaction et de décision est le plus court qui soit.

Mais le rôle d’un patron de maison ne consiste pas seulement à signer des chèques et des contrats. C’est un architecte d’entreprise. Il lui revient de créer, avec les collaborateurs qu’il recrute, forme et anime, l’environnement le plus accueillant pour les auteurs, le plus performant dans la fabrication et la défense de leurs ouvrages, le plus favorable à l’afflux de nouveaux projets. Rien ne me scandalise plus que l’attitude – pas si rare, hélas ! – consistant à traiter un auteur comme un importun.

Quiconque a eu dans ce métier l’occasion de décacheter une enveloppe de papier kraft contenant un manuscrit, de lire en diagonale la lettre d’envoi plus ou moins conventionnelle ou gauchement aguichante, de se jeter sur la première page, a pu ressentir au moins une fois ce frémissement devant ce qui s’annonce comme une œuvre singulière et réussie, espoir tempéré par l’angoisse que les pages suivantes ne viennent ruiner l’impression liminaire.

Ce qui frappe et retient d’emblée, c’est la voix, ce que les amateurs de jazz appellent le sound, ces accents, cette tessiture, ce timbre, ce tempo qui feront qu’ultérieurement on pourra mettre un nom sur n’importe quelle page de cet auteur qui nous tombera sous les yeux. Mais pour qu’il y ait création, il faut encore autre chose ; je ne cesse de citer à ce propos la belle définition que Michel Serres donne de l’auteur en rappelant l’étymologie du mot, dérivant du verbe latin qui signifie « augmenter » (autare) : l’auteur est celui qui « augmente » le monde en y ajoutant ce qui n’existait pas avant lui, donc préalablement à l’apport de son œuvre.

4/ Vous gérez les droits mondiaux d’Alexandre Soljénitsyne depuis 1974. Et vous avez annoncé en mars 2007 que 99 % de l’œuvre traduite en français était désormais éditée par Fayard. Si je comprends bien, en plus d’en être l’éditeur, vous en êtes l’agent. Comment cela s’organise-t-il entre Fayard, l’auteur et vous ?

Plus généralement, il semblerait que les éditeurs français rechignent à travailler avec des agents littéraires, préférant le contact direct avec les auteurs. Comment expliquez-vous cet état d’esprit ? Pensez-vous qu’un système à l’américaine serait plus bénéfique aux éditeurs et aux auteurs ?

Quand Alexandre Soljénitsyne est banni de son pays en 1974 et qu’il s’installe provisoirement à Zurich, il a besoin de substituer à l’avocat suisse qui s’occupait des ses affaires éditoriales, Maître Heeb, un professionnel. C’est ainsi que je suis amené, dans le cadre du Seuil, à m’occuper de la gestion des droits mondiaux de son œuvre. Lorsque je quitte le Seuil en 1978, Soljénitsyne souhaite poursuivre cette collaboration avec moi. Une fois installé chez Fayard, il y a plus d’un quart de siècle, j’ai deux ambitions : publier l’œuvre complète du prix Nobel russe et installer la gestion de ses droits chez Fayard où elle pourra bénéficier d’une logistique que ne possède pas un particulier. Aujourd’hui, les œuvres qui étaient dispersées en langue française entre Laffont, Julliard, le Seuil et Fayard sont regroupées et la gestion des droits mondiaux s’effectue sous ma direction, non pas au titre d’agent travaillant pour son propre compte, mais en tant que P-DG. Soljénitsyne n’est d’ailleurs pas le seul auteur étranger dont Fayard gère les droits mondiaux : c’est le cas d’Ismail Kadaré, de Danilo Kiŝ, de Reza Baraheni et d’un certain nombre d’autres auteurs russes comme Mark Kharitonov ou Mikhaïl Chichkine.

Si nous nous sentons légitimement les mieux à même de défendre ces œuvres sur le plan international, c’est que notre travail consiste au premier chef à veiller à la qualité de leur édition, surtout s’agissant d’écrits qui ont souvent été mutilés au fil des ans par la censure ou le piratage, et qui requièrent un travail de restauration, comme on le dit de tableaux abîmés. Cela implique une connaissance intime de ces œuvres, une étroite concertation littéraire avec leurs auteurs ou ayants droit, toutes démarches qui ne sont pas forcément la vocation ou la caractéristique principales des agents à l’américaine ou des agents français travaillant à l’américaine, qui ne sont le plus souvent attachés qu’à l’aspect contractuel et financier, lequel demande évidemment moins de temps et est donc plus rémunérateur.

5/ D’aucuns stigmatisent la taille de certains éditeurs au détriments des « petits » et « indépendants ». N’est-ce pas là un combat d’arrière-garde ?

C’est un phénomène assez répandu que des gens travaillant dans un type de maisons d’édition, puis dans un autre, voire un autre encore, trouvent de bons arguments pour justifier leurs migrations et estiment supérieur en tout point le site qui les héberge et l’employeur qui les rémunère. Dans cette fausse querelle, je m’en tiendrai à six observations :

a) petits ou grands, filiales de groupes ou isolés, tous les éditeurs dépendent directement ou indirectement de banques pour leur trésorerie ;

b) des « indépendants » sont devenus des groupes ou se comportent comme tels vis-à-vis de leurs filiales ; ils ne s’affichent jamais comme des « groupes indépendants » ;

c) des marques illustres et parfois plus que centenaires auraient déjà disparu si elles avaient été laissées à elles-mêmes plutôt que d’être intégrées à des groupes qui ont assuré leur survie malgré des années et des années de pertes ;

d) une certaine division du travail à l’intérieur des groupes permet souvent à leurs filiales de se consacrer à cent pour cent à la production de nouveautés, ce qui n’est pas souvent le cas des gros « indépendants » ;

e) il a été démontré que l’inflation de la production que certains professionnels stigmatisent (ce n’est pas mon cas) est plutôt le fait des « petits » que des « gros » ;

f) il y a des petits mauvais, des gros bons, des indépendants pleutres et bas de gamme, des filiales de groupe incorrectes et non asservies.

6/ D’année en année on entend dire que le secteur de l’édition se porte de plus en plus mal, et alors même que paraissent de plus en plus de livres (2622 éditeurs en 1997 pour 4032 en 2006 / 27 224 nouveautés publiées en 1996 pour 57 728 en 2006) les ventes reculeraient. Les explications à la « crise » ne manquent pas : baisse du lectorat, féminisation du lectorat, concurrence des autres médias... Mais pour vous, y a-t-il crise, et, si oui, pourquoi ?

En bientôt un demi-siècle de fréquentation de ce métier, j’ai toujours entendu parler de crise. En somme, la crise est l’état normal des choses ! Or il n’y a pas recul significatif du chiffre d’affaires de l’édition. S’il y a multiplication du nombre de nouveautés et diminution du nombre des ventes moyennes au titre, il faut préciser que la baisse relative des coûts de fabrication est une incitation à publier des titres à plus faible tirage et que ce n’est pas forcément signe d’une moindre exigence de qualité.

Certaines observations que vous relevez sont justes : on vit et donc on lit plus vieux, tandis que le public jeune est sollicité par de nombreux loisirs concurrents. Mais c’est le livre pour la jeunesse qui connaît aujourd’hui la plus forte croissance. La part de romans écrits par des femmes à l’intention d’un public féminin a crû, mais la vague nouvelle de la fantasy témoigne d’un regain du goût pour le roman d’aventures. Il faudrait aussi mentionner l’essor de la BD pour adultes et s’interroger sur ce que va être l’impact du e-book sur les habitudes d’un public formé depuis le jeune âge à la manipulation d’objets électroniques.

Dans ses réflexions intéressantes sur Le Livre et l’Éditeur (Klincksieck, 2008), Éric Vigne a raison de poser le problème de la prescription et celui de la mise à disposition des ouvrages. Mais nous sommes à une époque de transition où l’information, la publicité et le commerce sur Internet sont encore loin d’avoir produit tous leurs effets dans le domaine du livre. On peut espérer – c’est en tout cas ma conviction – qu’un proche avenir verra se créer de nouvelles pratiques permettant de sauver une part des ouvrages morts-nés par carence d’information à leur sujet, et de ressusciter des ouvrages de fonds que ne peuvent plus héberger en permanence les rayons des libraires.

Mais, à plus long terme, il convient de poser ces problèmes autrement et ne plus parler de l’édition comme productrice de livres, mais comme banque de contenus dont une partie seulement continuera d’être diffusée sous forme imprimée. Pour autant, l’essence du métier continuera de reposer sur le même invariant : donner le jour à des œuvres, les faire connaître, les diffuser, leur faire bénéficier du maximum de déclinaisons (traductions, adaptations, etc.) auxquelles elles peuvent aspirer.

7/ Comment analysez-vous la désaffection des jeunes pour la lecture ? On parle de « génération vidéo », mais n’y aurait-il pas également un problème du côté des programmes scolaires et de l’enseignement ?

Ceux qui parlent de désaffection doivent tout de même être interpellés par le fait que tous ces non-lecteurs scotchés à leurs games en tous genres sont capables d’ingurgiter en un rien de temps quasiment un millier de pages grand format d’un tome de Harry Potter et ce, sept fois d’affilée… Il y a donc indubitablement un problème d’offre !

Pour autant, je ne suis pas sûr qu’une pédagogie consistant à faire étudier en cours de français un article de L’Équipe ou de Charlie Hebdo de préférence à La Bruyère ou Baudelaire, Balzac ou Gracq, soit de nature à favoriser le goût de la lecture. Dit-on aux jeunes sportifs qu’ils feront mieux en pratiquant sans effort ? En ce domaine, la démagogie est la pire des attitudes.

8/ Plusieurs auteurs, dont Richard Millet, annoncent la mort de la littérature. Qu’en pensez-vous ?

On a déjà fait observer à Richard Millet qu’en continuant d’écrire avec grand talent et en exerçant avec non moins de talent son métier de directeur littéraire, il faisait douter du bien-fondé de sa thèse. Sa formule a néanmoins le mérite de soulever quelques questions :

- Force n’est-il pas de constater parmi ce qui se publie une raréfaction des œuvres d’avant-garde, disons par exemple par rapport à ce qui se publiait du temps de Tel Quel, voire du temps des surréalistes ? Combien d’éditeurs réputés littéraires publieraient-ils aujourd’hui Les Chants de Maldoror ?

- Ne faut-il pas non plus relever un recul de la précocité des écrivains par rapport à leurs jeunes prédécesseurs de années 1950 ou 1960, de Sagan à Modiano, de Sollers à Le Clézio, pour ne pas remonter à Radiguet ?

- Y a-t-il un mur de l’intelligibilité à ne pas franchir ? Un degré de transgression au-delà duquel il n’y a plus d’art, comme le dénonce ailleurs un Jean Clair ?

- La communication électronique va-t-elle démolir la syntaxe, l’orthographe, engendrer un idiome basique, compacté, et celui-ci va-t-il donner naissance à des œuvres non encore identifiées ?

Quoi qu’il en soit, et tant qu’il y aura une humanité sur terre, je crois fermement qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour s’émouvoir ou s’amuser à lire Eschyle, Cervantès, Shakespeare ou Rabelais, et à essayer de recréer avec ses mots un sentiment similaire à celui qu’il a éprouvé. Je ne sais pas s’il y aura demain encore une littérature, mais je suis convaincu que tant que l’expression écrite subsistera, il y aura toujours une tentation littéraire.

9/ Comment se fixer une exigence littéraire tout en restant rentable? Par la seule diversification des genres ?

Certains vous accusent de faire des « coups ». Vous réagissez sur votre blog en indiquant que « tous les titres susmentionnés avaient une finalité (politique, déontologique, civique, comme on voudra), et beaucoup, sinon presque tous, furent publiés dans un rapport de forces disons plutôt défavorable ou risqué pour l’éditeur ». Au final, cette prise de risque est-elle bénéfique ?

Il se profère tant de doubles discours, dans ce métier, que lorsqu’on entend prononcer le mot « exigence », il convient d’identifier celui qui l’emploie.

Un éditeur artisanal doté d’un petit pécule personnel peut ne publier que des œuvres exigeantes sans se retrouver du jour au lendemain sur la paille.

Un directeur de collection de sciences humaines intégré à une importante maison de littérature générale peut se permettre de combiner résultats déficitaires et déclarations hautaines sur le niveau de sa production.

Un responsable de filiale servant de poussinière à sa maison-mère ou prenant sa part des prix littéraires que les réseaux de celle-ci lui permettent d’obtenir peut lui aussi entonner des hymnes au qualitatif.

En revanche, une maison livrée à elle-même, responsable de ses choix comme de ses charges, ne peut pas ne pas passer des compromis. Elle le fait par l’éclectisme, la diversification des genres, un opportunisme de bon aloi. Entre l’automne 2007 et ce début 2008, aurait-il fallu renoncer, par « exigence », à l’averse de livres sur Sarkozy et ses tribulations publiques ou privées sous prétexte qu’il s’agit pour certains de livres « people », bâclés, périssables, volatiles, etc. ? Si l’édition n’avait pas donné, la première, le signal de l’irrévérence et du franc-parler, ce n’est certainement pas la presse, dans l’ensemble si conformiste et si souvent aux ordres, qui l’aurait devancée, elle qui sait si bien aboyer une fois le gibier à terre.

Je crois absolument que l’édition a un rôle considérable à jouer en matière d’information sur des sujets tabous et en matière de contestation des pouvoirs établis. Là où tous les autres médias sont tributaires de leurs annonceurs, vulnérables aux pressions politico-financières, le livre peut accueillir enquêtes au long cours, cris, propositions alternatives en tous genres, et c’est dans ce cadre-là qu’ont vu le jour chez nous ce que d’aucuns appellent avec un brin de condescendance des « coups ». De Une Jeunesse Française de Pierre Péan, révélant les vieilles accointances vichystes d’un président en exercice, à La Face cachée du Monde, de Péan et Cohen, du Journal de Brenner révélant les dessous des prix littéraires à La Nuit du Fouquet’s narrant la scène inaugurale du quinquennat de Sarkozy, entre autres, ces livres-là n’étaient pas si évidents à publier ; s’ils l’avaient été, je ne doute pas que nombre de mes confrères m’auraient devancé. Le fait de les avoir publiés a assis notre réputation d’irrévérence, même si d’incorrigibles observateurs persistent à penser qu’un éditeur lié à un groupe ne peut que s’autocensurer ou être censuré par son actionnaire.

10/ Finalement, y a-t-il une « petite » et une « grande » littérature ? Peut-on opposer ou comparer Marc Lévy et Georges Bernanos ? Ou parleriez-vous plutôt de publics, de lecteurs différents ?

La question est-elle bien posée ? Vous parlez de Bernanos : je place très haut Les Grands cimetières ou La France contre les robots. Y a-t-il néanmoins une grande différence de niveau entre Le Journal d’un curé de campagne et un roman de Gilbert Cesbron ? La production d’un auteur est rarement homogène. Par ailleurs, sur un même livre, les jugements peuvent se révéler diamétralement opposés : sur le Roman sentimental d’Alain Robbe- Grillet, publié si peu avant sa mort soudaine, il y a un abîme entre le rejet véhément de Pierre Assouline et l’adhésion complice de Dominique Noguez. Enfin, un même lecteur évoluera aux différents âges de sa vie : sur le tard, il pourra trouver débile ou frelatée une œuvre qui a enchanté son jeune âge, et d’une insondable richesse une autre qui, plus tôt, lui aura paru absconse ou indigente. Plus généralement, chaque époque ressuscite des classiques restés ensevelis pendant des siècles ou finit par en réensevelir qui étaient précédemment portés aux nues.

Dire « À chacun son panthéon » n’est pas plus satisfaisant, je le reconnais. On peut certes s’en remettre au temps pour opérer un tri, et le rêve de tout éditeur digne de ce nom est de révéler dans sa carrière un ou deux auteurs dont on parlera encore dans cent ans.

Ce qui est certain, c’est que ce qu’on vous fait passer le plus souvent comme de la « grande littérature » en la couvrant de labels et de lauriers, de couvertures nobles et de bandeaux, on n’en entendra plus parler dans vingt ans ou moins. On assiste çà et là aujourd’hui à une semi-démission de l’éditeur qui, plutôt que de revendiquer à plein ses choix, bons ou mauvais, tient à tout prix à se prévaloir du suffrage universel de la critique, des libraires, de lecteurs de magazines, d’auditeurs de radios, de lycéens ou de retraités pour une approbation la plus consensuelle possible de sa production.

Cette démagogie me semble assez pitoyable et je pense qu’il appartient à chacun de faire son métier sans chercher à permuter ou mêler les rôles aux fins de « formater » les choix du lecteur.

11/ Jacques Brenner raconte, dans son journal, la cuisine des prix littéraires. Est-ce une façon de la dénoncer que de publier opportunément Brenner (et Madeleine Chapsal) en pleine rentrée littéraire 2007 ? Les médias se sont largement faits écho de ces livres. Pour autant, quelque chose a-t-il changé ? Que préconisez-vous pour que les prix retrouvent une crédibilité ?

La publication du Journal de Brenner a en effet été programmée pour rouvrir le débat sur les soupçons de corruption ou d’ententes illicites autour des prix littéraires. Le livre de Madeleine Chapsal qui a provoqué son exclusion du jury Femina ne visait absolument pas cette fin et c’est la réaction ridicule de guillotineuses outragées qui a suscité l’esclandre que vous savez dans les salons de l’hôtel de Crillon, à deux pas de la place où Louis XVI perdit la tête.

Le Journal de Brenner n’étant pas à l’origine destiné à la publication, son témoignage est irréfutable : il énumère des cas de pots-de-vin, des concertations entre éditeurs pour se répartir le pactole de fin d’année, tous faits qui ne sont pas seulement immoraux ni injustes pour les écrivains et les éditeurs laissés hors jeu, mais qui sont des délits. En 2004, le Service Central de Prévention de la Corruption a d’ailleurs consacré une partie de son rapport au Premier ministre et au Garde des Sceaux aux risques inhérents à la mise au jour de graves conflits d’intérêts dans cette pseudo-guerre des prix.

Dans ce contexte, les décisions récentes prises par l’Académie Goncourt à l’initiative de sa présidente Edmonde Charles-Roux vont évidemment dans la bonne direction. Finie, l’époque où l’on voyait Jean Giono téléphoner ses votes chez Drouant depuis le bureau de Gaston Gallimard ! Finis, les contrats au long cours de tel défunt secrétaire général pour une Histoire de l’Art qui ne verra jamais le jour ! Finis, les rentes viagères pour couvert et siège de jury occupés ! Du moins veut-on l’espérer. Dans ce pays où la réforme consiste si souvent à reculer devant les pressions des lobbies, la reproduction a tôt fait de gommer la rupture. En l’occurrence, le cap délicat – et l’heure de vérité – sera, avant l’été, l’élection des nouveaux jurés appelés à remplacer François Nourissier et Daniel Boulanger.

À suivre, donc…

Pour endiguer le flot montant des romans publiés à chaque rentrée automnale, j’ai suggéré l’an dernier d’avancer au moins partiellement cette rentrée à début juin afin de faire bénéficier le public de ces nouveautés pendant la période des congés où il a le plus de temps à consacrer à la lecture. Mais une solution plus simple encore consisterait pour l’Académie Goncourt à sélectionner tous les mois, de janvier à juillet, puis en septembre et octobre, deux romans qui pourraient bénéficier d’un bandeau « sélection Goncourt ». Les dix-huit à vingt sélectionnés feraient l’objet vers le vingt octobre d’une ultime sélection parmi laquelle le lauréat serait choisi début novembre. Ce système permettrait, me semble-t-il, d’étaler sur toute l’année la production romanesque, et de mieux mettre en lumière, au fil des mois, la vingtaine d’ouvrages faisant l’objet d’un premier choix.

La crédibilité des prix en général ? Hélas, elle n’est guère entamée et leurs choix, tantôt bons, tantôt navrants, s’imposent chaque année à des milliers de clients crédules qui les suivent aveuglément. Leur suppression totale, rendant le lecteur à son libre arbitre, serait-elle une si mauvaise solution ? Il se trouve des esprits modérés pour se le demander.

Propos recueillis par Joseph Vebret

25 avril 2008

Que reste-t-il de Mai?

La collection « Combats » que j’avais créée en janvier 1968 et qui couvrit, avec les Éditions Maspero, l’ensemble des contestations en France et à l’étranger autour de Mai 1968, a cessé d’être après mon départ de la rue Jacob, à trois ans de l’arrivée au gouvernement de la gauche parlementaire. C’est l’époque où un penseur réputé rationnel comme Jean-François Revel explique d’un ton qui se veut menaçant et prémonitoire « comment les démocraties finissent ». La contestation étant passée à droite, une escouade d’anciens soixante-huitards et assimilés en profite, via la noble cause du droit de l’hommisme, pour préparer, à terme, son passage aux affaires.

La société du spectacle à son apogée n’a pas pu ne pas fabriquer des simulacres dans ce domaine aussi : on s’invente des dangers et des ennemis pour s’en faire des cibles commodes et tirer de ces combats une gloire à petit prix. Le pouvoir en place, quel qu’il soit, use d’armes symétriques. Ici, on dénonce les menaces planant sur la terre ferme, le sort de la république, la liberté d’opinion ; là, ce sont les institutions, la sécurité, l’innocence des bambins, le bas de laine des Français qui seraient en péril. Parfois, ici et là, la surenchère fait rage pour s’attirer les bonnes grâces d’une clientèle, corporation, classe d’âge ou communauté : ainsi des ressassements sur une supposée recrudescence de l’antisémitisme qu’aucune donnée objective n’est jamais venue étayer.

À côté de ces parades politiciennes, comme il en est d’amoureuses, diverses oppositions ont donné le jour à autant de types d’ouvrages disséminés entre de multiples maisons d’édition sans former de galaxie homogène ni constituer de collections typées (parmi quelques exceptions notables, la production de la Fabrique). On retrouve là, pêle-mêle ou dissociés, des traces des combats des Verts « foncés », la gauche alter mondialiste, les derniers ou les nouveaux carrés de la gauche radicale française (Badiou), américaine (Chomsky), les économistes hétérodoxes, et enfin, dernier phénomène en date et non des moindres à en juger par son succès croissant, le front antisarkozyste.

Des ouvrages comme Un Mouton dans la baignoire d’Azouz Begag ou La Nuit du Fouquet’s d’Ariane Chemin et Judith Perrignon, ont joué en 2007 un rôle certain dans l’annonce de ce qui allait advenir de la nouvelle présidence alors qu’ils furent d’abord accueillis à leur sortie, l’un comme une charge dictée par le ressentiment, l’autre comme une chronique people. Leurs contempteurs de l’époque se sont rendus depuis lors à l’évidence.

Seul point commun à tous ces ouvrages de style, d’inspiration et de profondeur on ne peut plus divers : la lutte contre l’omnipouvoir, la pensée unique, la marchandisation de tout et de tous, l’impression que ce qui gouverne la vie des gens échappe désormais pour la plus grande part à ce qu’on appelait jadis « la volonté du peuple ».

On n’en est pas encore à publier, comme en 1968, sous la plume d’Alain Krivine, La Farce électorale (traduction en termes châtiés du slogan « Élections = piège à cons »), mais l’idée est bien plus dans l’air que ne le discernent les observateurs, et ce, alors même qu’on exhorte les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales pour « décider de leur destin »…

On parlait autrefois ou ailleurs de révolutionnaires. Mai 1968 a vu naître les « contestataires ». La fin du XXe siècle a parlé d’« incorrection » pour qualifier attitudes et opinions dissidentes. Ces deux derniers concepts, par leur dilettantisme ou leur innocuité, auraient sans doute bien fait rigoler Lénine. Il n’empêche : à l’ère du tout-communication, les « armes de la critique » gardent un rôle primordial à jouer, et nul ne conteste que le livre reste un des meilleurs refuges de la liberté d’en user.

Claude Durand

22 avril 2008

Extraits de Philippe Delerm - Traces

« C’est un coin dans le port, loin des coques pimpantes. Le cimetière des bateaux. Immobiles dans l’eau bleue, ils font moins penser aux voyages qu’à l’idée même de voyage. Leur structure fragile est une forme de pensée, celle des charpentiers de marine et celle des marins. Ce ne sont pas des os, ce ne sont pas des planches, mais quelque chose entre les deux, un désir enlisé qui ne renonce pas à son principe, à son essor. Aristocrates au-dessus de leur sort, ils aiment qu’un peu d’eau vienne bouger dans la lumière sur leurs flancs, les révéler et les dissoudre. Au cimetière les bateaux ne sont pas morts. »




Blessures de table

Tracesv1 - Tiens, on va se mettre là, au soleil, c'est sympa...
Toutes les phrases seront vouées à l'instant, à la lumière, à la température, à l'atmosphère du quartier, au choix d'une bière ou d'un verre de vin pour accompagner la tarte chaude. Pas un mot sur la table. Pourtant, c'est elle qui commande, parce qu'elle est blessée. Toutes ces entailles de couteaux, ces piqûres de fourchettes, ces effritements de peinture, c'est la vie. On a glissé des sets en papier qui battent au vent, tenus par les verres, les couverts. Mais c'est bien de voir toutes les marques des repas qu'on n'a pas pris soi-même. Au fond, c'est ça qui fait la différence entre déjeuner dans un restaurant ou dans un bistro. Au bistro, on n'efface pas les autres, on est avec. Renverser un peu de bière, un peu de vin ne sera pas une mini-catastrophe. La table est sèche, mais imbibée. Elle accepte tout, s'imprègne de tous les écarts, fière de sa matité. Pour rien au monde elle ne voudrait revenir au cauchemar du formica, la morale indécente du tout glisse et tout s'efface. C'était un autre temps, quand la simplicité avait honte de ses scories.
Maintenant la table se revendique elle-même sans complexe. Elle veut garder les traces. C'est une table pour s'accouder, pour faire fi des usages pincés. Une table pour s'attabler, avec ses commensaux bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui les ont précédés. Des coups comme des rides, une expression sur un visage ancien qui se mêle à ceux du zinc si proche. La vie râle, rigole, balafrée. Les verres et les assiettes s'entrechoquent.



Initiales SG

TracesRue de Verneuil. À l'est du VIIe, presque silence, tranquillité opulente, un univers semblable à ce que dit Gide à propos de la famille : " monde clos, porte refermée. " Le poids rituel des fortunes immobilière s, l'anonymat de l'argent retiré. Et tout au long du mur de l'hôtel particulier, cette explosion de graffitis, si chatoyante et si délimitée.
Chez Gainsbourg. Toutes les phrases n'ont pas la virtuosité métrique de leur dédicataire. Certaines sont carrément nounouilles. D'autres, émouvantes, témoignent d'un long trajet, d'une longue envie, d'un attachement qui dépasse la dévotion basique du groupie. Une façon d'être dans le monde est saluée, au-delà de la dichotomie Gainsbourg-Gainsbarre. Certaines recherches esthétiques manifestent le désir d'être à la hauteur - au niveau de ce que Gainsbourg a représenté.
Mais avec quelques pas de recul, les couleurs un peu salies, l'essence libertaire, non pas de ces messages, mais de leur principe - gribouiller sur tout un pan de la rue de Verneuil, temple de la bourgeoisie glacée -, donnent à ces quelques mètres une tonalité révolutionnaire que le propriétaire des lieux n'eût pas désavouée. Le plus étonnant dans l'affaire, c'est le respect voué par les pouvoirs publics à une expression qui lui est doublement hostile, par la personnalité de l'honoré et par la forme de l'hommage. Mais c'est ainsi. Des instances compassées ont décidé que Gainsbourg valait le respect de cet outrage au conformisme. Est-ce la rue de Verneuil qui récupère Gainsbourg, ou Gainsbourg qui récupère la rue de Verneuil ? Les deux, sans doute. Mais les graffitis de banlieue sont tendres au coin du quartier froid.

12 mars 2008

En mémoire de Desnos

Le Mémorial de l’internement et de la déportation de Compiègne a été inauguré le 23 février dernier. De 1942 à 1945, quelque 45 000 personnes ont transité par le camp de concentration de Royallieu-Compiègne avant d’être déportés vers l’Allemagne et la Pologne.

Robert Desnos en faisait partie. Le 20 mars 1944, il quitte la maison d’arrêt de Fresnes à midi pour le Frontstalag 122, dit aussi camp de Royallieu. Il arbore le matricule 29803. Robert Laurence rappellera dans ses Souvenirs de déportation que Desnos, « militairement vêtu de kaki et guêtré, régnait par son dynamisme, son autorité, son optimisme, son assurance gouailleuse ».

 Il y compose notamment un chant signé Valentin Guillois et griffonne sur son agenda l’idée d’un poème « Tu, Rrose Selavy, hors de ces bornes rêves/ soucieuse qu’un pas dans le sable marqué ne révèle… elle s’attache à toi comme une ombre à tes pas. »

Il écrit à sa femme Youki dans une lettre datée du 19 avril : « Quelle joie d’espérer que ce mot te parviendra ! avec ta photo et ton billet c’est ma plus grande joie depuis le 22 février. Ne te tourmente pas en ce qui me concerne, la santé, l’appétit et le moral sont excellents. J’ai coupé au dernier départ et j’espère bien ne pas être du prochain. »

Mais le 27 avril, il embarque dans un wagon de marchandises en partance vers l’est, dans le fameux convoi des tatoués, direction Auschwitz : « Ma Chérie, mes baisers avant le départ. Je pars confiant en toi, rassuré sur ta vie et la conduite de mes amis, compte sur moi et mon étoile. »

 Suivront Buchenwald, Flossenburg, Flöha. Le poète est mort "libre" le 8 juin 1945 au camp de Terezin.

 

Pour en savoir plus sur Robert Desnos, voir sa biographie par Anne EGGER

20 février 2008

Extrait du Pacte des assasins de Max Gallo

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Voir l'extrait (format word)

 

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08 février 2008

Marie-Dominique Lelièvre et le fantôme

Une sorte de fantôme rôde dans la biographie de Françoise Sagan par Marie-Dominique Lelièvre. Un personnage qui aurait dû s’y trouver et qui en est curieusement absent. Il s’agit d’Annick Geille. Journaliste, romancière, Annick Geille a été très intime de Sagan pendant plusieurs années. Peut-être Marie-Dominique Lelièvre n’a-t-elle vu là qu’un détail. Sagan était réputée pour avoir beaucoup d’amis et les citer tous a pu sembler fastidieux à la biographe. Et puis Annick Geille a consacré un magnifique livre à sa relation avec Sagan Un amour de Sagan, paru il y a peu chez Pauvert et aussitôt acclamé par la presse. Une autre possibilité serait que Marie-Dominique Lelièvre ait jugé que le public en savait désormais assez sur l’amitié entre les deux femmes pour l’évoquer encore dans son propre livre.

Pourtant, quand on sait le rôle qu’Annick Geille a joué dans la carrière littéraire de Sagan en lui présentant Françoise Verny, qui l’accueillit chez Gallimard, cette omission commence à prendre des allures de négligence.

Mais il existe une troisième éventualité. Annick Geille est écrivain. Elle a de l’imagination. Elle a pu exagérer son importance dans cette rencontre entre les deux Françoise. Elle a pu rêver. Le droit romain ne dit-il pas testis unus, testis nullus ? Voyons ce qu’en disent les autres biographies de Françoise Sagan :

A la page 309 de Madame Sagan, de Geneviève Moll : « Au cours de cette année 1982, Françoise est un peu perdue. Déçue par Bernard de Fallois... elle cherche un nouvel éditeur... Son amie Annick Geille, journaliste et écrivain elle-même, lui parle de Françoise Verny, qui a quitté Grasset pour Gallimard. » et à la page 310 du même livre :  « Annick Geille organise donc une rencontre au bar du Pont Royal, et c'est le coup de foudre. » Et Jean-Claude Lamy dans Françoise Sagan, une légende, page 300 : « Quand elle voit Françoise Verny, c'est donc dans l'espoir que s'établisse à nouveau une atmosphère de travail basée sur la sympathie, mais durable, cette fois. Annick Geille, qui a servi d'intermédiaire, évoque les circonstances de cette rencontre entre la romancière et la directrice littéraire, installée depuis peu chez Gallimard, rue Sébastien Bottin. »

Nous voilà rassurés sur la lucidité d’Annick Geille.

01 février 2008

OU LI PO

Quels sont les points communs entre une princesse qui avait quatre oncles rois et un chien qui jouait avec une balle, un instituteur qui s’exprime avec des fins de mot, la poésie de bistro-métro-boulot-dodo, une dernière lettre qui n’en est jamais une et les histoires abracadabrantes en A,E,O ?

OU LI PO bien sûr.

Il faut aller « impérativement, catégoriquement » au Théâtre du Rond-Point, assister au réjouissant spectacle OuLiPo, Pièces détachées, remarquablement mis en scène et interprété.

A consommer sans modération.

25 janvier 2008

Extraits d’un hommage à Maurice Lever...

...organisé par le Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles (Maison de la recherche, 19 janvier 2008)


2667Maurice ne voyait pas l’éditeur comme cet ennemi nécessaire, inculte et avare que dépeignent nombre de correspondances d’écrivains. Il lui fallait un complice, j’allais dire un conjuré. Car il lui fallait entreprendre un projet comme on conspire, et le réaliser comme on se bat. Contre l’ordre moral bien sûr, mais aussi bien contre le nouvel ordre de la « correctitude », comme pourrait dire telle de ses figures actuelles, aussi contre le mal écrire, ce fast-writing qui est à l’écriture ce que le fast-food est à la gastronomie, et contre l’inculture, ce mot devenu à ce point tabou qu’on n’ira plus dire d’un étudiant qu’il ne sait rien ou pas grand-chose, mais qu’il est Bac + 3.

Complices en une douzaine de complots, donc, sans compter ceux qui ne furent pas perpétrés jusqu’au bout et sur lesquels je m’attarderai davantage, puisque personne ou presque n’en aura eu vent.

Maurice était un homme de rituel parce qu’il était un homme de culture. J’use ici de ce vocable faute de mieux, tel qu’il a poussé sur les vestiges des mots Arts et Beaux-Arts, Lettres et Belles Lettres, Humanités, ce qui jadis n’allait pas non plus sans du goût, des manières, un certain sens du rituel, j’y reviens.

Maurice ne parlait pas de ses projets par téléphone ou sur un bristol, encore moins par e-mail. Il fallait qu’on se voie. Toutes affaires cessantes, bien sûr. Quand on travaille sur la longue durée, c’est bien le moins. Le contact aux dehors semi-clandestins, mais un brin cérémonieux, avait lieu tantôt dans mon bureau, tantôt à une bonne table, plus rarement au domicile Lever, rue d’Aumale, dans cet appartement où on ne trouvait rien qui ne fût pas XVIIIe, hormis l’ordinateur, l’ascenseur et l’arrondissement.

La remise des manuscrits achevés obéissait à un rituel comparable : rendez-vous immédiat, comme pour une délivrance, et livraison en effet d’un tapuscrit parfait, sans une virgule en trop ou en moins, cas presque unique en son genre dans mon expérience de bientôt cinq décennies d’édition.

L’urgence s’expliquait en général par la découverte miraculeuse d’un gisement. Il fallait sauter sur l’occasion. Des papiers devenaient consultables. Une correspondance inconnue venait d’être mise au jour. Un descendant acceptait enfin de prêter les clés de tiroirs que ses ancêtres timorés ou scandalisés avaient pieusement condamnés. Une interdiction d’accès venait d’être levée. Un riche collectionneur ouvrait ses trésors à notre Ali Baba émerveillé, concupiscent, jaloux de son territoire, prêt à déchiqueter bec et ongles quiconque lui disputerait sa proie et viendrait gâcher cette chance unique : découvrir la chambre royale dans cette Khéops labyrinthique et opaque qu’est une vie d’homme, a fortiori d’écrivain.

En premier lieu des textes, donc, méconnus, ou peu consultés, ou tout à fait inédits. Pour décrire ou raconter un contexte, semble-t-il, que ce soit sur le mode du récit, du recueil préfacé ou commenté, de l’anthologie, de la biographie majeure, de l’essai sur un genre littéraire ou sur un groupe social de mauvais genre, aux marges de l’histoire. Historien tout court, Maurice Lever ? Historien de la littérature ? Ou écrivain curieux d’histoire ?

[…] Au moins dans une première phase, celle du coup de foudre, de la tentation éblouie, l’attitude de Maurice n’est pas éloignée de celle d’un Thomas Pavel quand il s’écarte de l’idée d’œuvre comme objet d’étude et d’interprétation, cible cognitive, mais dit la préférer comme lieu d’immersion, source d’abandon, rencontre nue, rendez-vous d’amour auquel l’amant transi se rend, comme Agrippine, « sans suite et sans escorte ». Encore que, dans un second temps, cet abandon se révèle réciproque. L’œuvre n’est pas frigide, elle s’en remet pour sa révélation aux soins que lui prodigue son servant. Et celui-ci va ainsi se faire le chantre équivoque et persuasif de l’inactualité et de l’actualité de la littérature, « ce leurre magnifique qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir », disait Barthes, mais aussi ce genre ambivalent, aux fins hybrides de libération et d’opposition : de libération à connotations démocratiques, révolutionnaires, anti-absolutistes, anti-dogmatiques, anti-totalitaires, mais aussi d’opposition à tous les consensus, y compris le consensus démocratique, et donc volontiers provocatrice, en rupture, scandaleuse, sacrilège, marginale ou élitiste, réactionnaire même si c’est encore une façon de stigmatiser la dégénérescence de l’art en culture de consommation courante, et de cette culture en para culture, comme on dit parapharmacie pour ce qui se vend en pharmacie mais ne soigne pas.

Rarement aura été mieux exprimée cette ambivalence que dans cette réflexion pénétrante du philosophe slovène Slavoj Zizek dans un ouvrage à paraître : « Rien d’étonnant à ce que Kant soit le philosophe de la liberté : avec lui apparaît l’impasse de la liberté… Sade, lui, est le symptôme de la trahison par Kant de la vérité de sa propre découverte – le jouisseur sadien obscène est un stigmate témoignant du compromis éthique de Kant ; l’apparente “ radicalité ” de cette figure dissimule son exact opposé. »

… Sade : le nom est lâché. De Maurice, ce sera le titre-phare. Grand prix de la Ville de Paris, Meilleur livre de l’année décerné par Bernard Pivot et la revue Lire, magnifique édition américaine chez Farrar Straus & Giroux et acclamations unanimes outre-Atlantique, projet avorté d’un film à très gros budget, polémiques attendues mais feutrées avec les monopoleurs de la production sadienne comme l’ami Jean-Jacques Pauvert, rien n’aura manqué, à tel point que ce chef-d’œuvre incontesté en est venu à faire injustement de l’ombre au considérable triptyque consacré par Maurice, pour se désadiser, comme il disait, à Beaumarchais, publié pourtant douze ans après, Grand prix de la Biographie de l’Académie française en 2005, et dont le volet central, « Le citoyen d’Amérique », aura aussi été comme un cadeau offert à ce qu’il reste de public cultivé vétéro-continental dans un Nouveau Monde où la régression dogmatique a repris droit de cité.

Sade, Beaumarchais : ils ont trôné au centre du petit tumulus des œuvres de Maurice tandis que je préparais cette intervention. Les encadraient sur trois côtés les Papiers et correspondances, des histoires de la marginalité, des ouvrages sur les œuvres et leur public aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sur le quatrième côté, les œuvres inachevées ou virtuelles dont j’ai promis témérairement qu’ils feraient l’essentiel de mon propos, et qui risquent, le temps passant, de n’en constituer que l’appendice.

Le 29 octobre 1981, M. Cohen-Séat, directeur des Éditions Mazarine, écrit à Maurice qu’en ce qui concerne l’ouvrage sur les Fous de Cour qu’il est supposé lui avoir remis, « nous avons décidé de ne pas lever l’option après lecture du manuscrit » – autrement dit : ayant été jugé sur pièce, l’ouvrage est refusé. Deux autres contrats liant Maurice à cette petite maison, il est convenu qu’il peut les racheter ou les faire racheter. Maurice m’en parle et c’est ce que nous faisons aussitôt. L’un porte sur une biographie de Sade, l’autre sur une vie de Théophile de Viau, sous-titrée : le prince des libertins.

Voilà le premier livre virtuel de Maurice. Il vivra d’ailleurs à l’état de potentialité pendant un quart de siècle, puisque, ayant fait l’objet d’un contrat le 3 juillet 1980 avec les Éditions Mazarine, ce contrat, repris en 1983 par Fayard, sera, par avenant conclu d’un commun accord, réputé nul si le manuscrit, censé être remis en juin 1986… ne l’était pas 22 ans plus tard, le 2 janvier 2008, soit il y a aujourd’hui 17 jours ! On peut dire sans outrance que ce projet inabouti aura été la matrice de l’œuvre ou du moins son armature de clé : même si Maurice a commencé par butiner parmi tout le roman du XVIIe siècle, d’Honoré d’Urfé à Scarron, de Cyrano à Mme de La Fayette et à Charles Sorel, ce qui l’intéresse vite et par-dessus tout, ce sont les Libertins. […] Cette histoire-là, Maurice aurait aimé la raconter dans un vaste projet panoramique dont il me fit part, autre chantier entr’ouvert dont semble avoir été détaché son petit Louis XV, libertin malgré lui publié chez Payot, mais qui serait probablement allé jusqu’à son apothéose chez Laclos et à l’autodestruction du libertinage par son retournement en éloge de l’amour-passion chez les pré-romantiques.

Sur d’autres chantiers biographiques, Maurice Lever aura planté son drapeau et sa plume avant de renoncer, contraint et forcé par le temps, puis par l’arrêt de l’horloge du temps :

- Détaché de l’entreprise Beaumarchais, à la faveur des affaires d’espionnage franco-britannique, un Chevalier d’Éon. Les recherches effectuées, la documentation rassemblée, Evelyne, à qui rien de ces projets n’était celé, a bien voulu prendre le relais et mener celui-ci à bonne fin, ce pour quoi je lui voue une affectueuse reconnaissance. Nous verrons donc cette « vie sans queue ni tête », comme dit le sous-titre, avant l’été en librairie sous la signature des Lever.

- En août 1993, un contrat fut conclu avec Maurice pour une biographie de Louis-Marie de Sade, le fils de Donatien, après que l’édition du tome I des Papiers Sade eut fait la part belle au père dudit Donatien. La cure de désadisation était sans doute trop brève, et ces projets-là en pâtirent. Avec Evelyne et Philippe Roger, nous allons bien entendu reprendre le chantier des Papiers puisqu’une bonne part de la Correspondance avait déjà été mise au propre et annotée par Maurice avant qu’il ne s’en écarte et vaque à d’autres tâches. Le fils Sade, lui, restera à l’état de projet avorté. Lui fut substitué par avenant, en février 1996, un très bel épilogue à l’histoire du libertinage, qui devait s’intituler L’Opéra galant. Un article paru dans la revue L’Histoire en a donné un avant-goût. Cet article commence ainsi : « On demandait un jour à D’Alembert pourquoi les mœurs des danseuses étaient plus déréglées que celles des cantatrices. “ C’est sans doute une suite nécessaire des lois du mouvement ”, répliqua l’illustre savant, ce qui prouve que l’on peut se consacrer au calcul intégral sans pour autant méconnaître les subtilités de l’entrechat. »

« Le XVIIIe siècle finissant, conclut Maurice Lever, se dépasse par le plaisir dont la loi fondamentale demeure l’inconstance. Il intègre le libertinage comme l’une des valeurs les plus précieuses de la civilisation, avec la recherche du luxe, la rêverie sur l’art et la nature, le goût de la fête, la chasse au bonheur, toutes ces choses enfin par lesquelles l’homme a toujours tenté d’exorciser son angoisse. » Nous n’aurons pas droit aux jetés-battus par lesquels les ballerines de l’opéra excellaient à exciter leurs protecteurs, ni aux roucoulades des hétaïres du Bel Canto. À ce projet se substitua en définitive un objet plus large, sur Théâtre et Lumières, couvrant l’ensemble du XVIIIe siècle, publié en 2001, que viendra compléter en 2006 une Grande et Petite Histoire de la Comédie-française au siècle des Lumières où l’art levérien du pastiche, en prose et en vers, fait merveille.

Pour être tout à fait complet, ajoutons qu’il fut aussi question, entre Maurice Lever et son éditeur, de Cagliostro, le Joseph Balsamo de Dumas, protagoniste innocenté de L’Affaire du collier de la Reine si bien narrée par Evelyne, pour certains haute et fastueuse figure du retour à l’obscurantisme, pour d’autres continuateur de Paracelse, théosophe, éminent instaurateur du rite maçonnique écossais, et l’une des ultimes victimes de l’Inquisition romaine en 1795.

Cet ultime projet non réalisé, je ne le rangerais pas sur le même rayon qui commence par Théophile et s’achève par Sade. Je l’intégrerais plus volontiers à celui que j’ai appelé « Histoire des marges », où je range les  Fous de Cour ou Le Sceptre et la Marotte, l’histoire des « bougres » ou de l’inversion intitulée Les Bûchers de Sodome, et la genèse des faits divers, publiée sous le titre Les Canards sanglants. Maurice n’était pas seulement l’indiscret décacheteur de correspondances amoureuses parfois torrides. Il aimait filer les filocheurs, regarder les voyeurs, fliquer les limiers. Les archives policières et les mémoires de grands argousins étaient à la fois son verger, son terrain de chasse et son jardin des délices. Cette acuité scrutatrice du regard, cette ouïe impitoyable aux fausses notes et aux vrais barbarismes, ces commentaires gouailleurs et assassins, il en avait à revendre dans la ronde des jours, et une conversation avec lui guérissait de la fadeur d’une société où tout, applaudissements, rires, larmes, émotions, colères, semble désormais, comme à la télévision, préenregistré.

Survivre à un ami tel que Maurice, ce n’est pas seulement programmer dans son imagination les livres qu’il aurait pu écrire, qu’il n’écrira plus, que son modèle inspirera peut-être à d’autres. C’est faire voler en éclats la solitude où il nous laisse en imaginant ses réactions, en partageant ses rires, ses indignations, en commençant et finissant ses phrases face à une actualité et une société ô combien riche en travers, en ridicules et en absurdités spectaculaires. Je ne pense pas seulement à ce que nous offre à grand déballage et débagoulage la télévision, y compris dans des émissions réputées culturelles. À vous, Maurice, qui trouvâtes refuge à Alexandrie en 1940 dans des circonstances on ne peut plus dramatiques, je pense à ce que vous eût inspiré le feuilleton de ces chefs d’État français successifs allant l’un agoniser, l’autre défier l’épectase avec vue sur les Pyramides et le Nil. Sans doute aurions-nous ensemble conclu que ce qui est menacé aujourd’hui cas par l’exhibition hyper médiatisée de l’intime, ce n’est pas la vie privée, c’est la vie publique.

Je pense aussi à ce que les nouvelles technologies nous annoncent, nous proposent déjà et dont vous étiez aussi on ne peut plus averti. Je me vois flâner avec vous, cher Maurice, parmi ces novations à venir auxquelles vous avez échappé. Elles ne marquent certes pas la fin de l’Histoire, plutôt celle d’une histoire que nous aurons partagée. En attendant, réjouissons-nous que si la pensée, la littérature, l’art n’occupent plus que les marges ou les failles d’un système affublé par antiphrase du nom de civilisation, cette culture qui nous est chère, dont Maurice nous a offert un si bel exemple, puisse paradoxalement compter comme l’une de ses plus sûres alliées la négligence méprisante où la confinent les tenants d’une prétendue civilisation du fric et de la frime. Tel est, pessimiste mais non résigné, à la fois sombre et lumineux, le message laissé par Maurice Lever, que nous n’aurons de cesse de ne pas laisser perdre.

22 janvier 2008

Christian Bourgois

On le savait menacé et c’est dans l’inadvertance des fêtes de fin d’année que la maladie a mis à exécution sa fatwa en nous privant définitivement de Christian.

Une rencontre dans la maison familiale d’Antibes avec René Julliard a décidé cet élève démissionnaire de l’ENA à vouer sa vie à l’action culturelle, et d’abord au livre. C’était en 1959, à l’époque où je rédigeais mes premiers rapports de lecture pour la collection « Écrire » au Seuil. Nous aurions dû fêter notre demi-siècle d’édition ensemble.

On a beaucoup cité de lui cette phrase, dernièrement : « Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire ». Elle ne témoignait d’aucun mépris, mais exprimait avec humilité l’ignorance où nous sommes des destinées d’un livre, quelque enthousiasme qu’il nous inspire. Dans ce métier, les échecs rencontrés à leur parution par des chefs-d’œuvre entrent dans l’Histoire, les fiascos des produits de marketing ne font guère parler d’eux.

L’intuition et l’attention étaient ses deux proches conseillères.

L’attention portée à l’avis de ses collaborateurs de choix, à ceux de certains confrères : il créa des collections avec Pierre Nora, Jean-François Revel, Pierre Boulez, Dominique de Roux. Son comité de lecture, c’étaient ses collègues et amis étrangers : Inge Feltrinelli, Klaus Wagenbach, Jorge Heralde, tout comme jadis Ledig Rowohlt, Otto Walter, Carlos Barral, Giulio Einaudi, Tom Mashler ou Roger Strauss.

L’intuition avec sa prescience, sa foi contagieuse, sa confiance dans ces miracles qui sauvent une maison pour un temps : ceux-ci eurent pour noms Tolkien, Vian, Rushdie, Toni Morrison…

Dans l’expression « maison d’édition », Christian aimait par-dessus tout le mot maison avec ce qu’il impliquait d’hospitalité, de chaleur, de dimensions humaines, d’artisanat, de permutation des rôles. Ce mot, qu’on retrouve aussi en haute couture, désignait une marque, une griffe, synonyme d’élégance – dont témoignait un catalogue éblouissant édité chaque année pour la Foire de Francfort – et d’une ouverture à la modernité qu’on n’a eu cesse de saluer, depuis les 29 colloques de Cerisy publiés autrefois dans 10 x 18 jusqu’au meilleur des littératures nord-américaine ou ibérique de ces vingt dernières années.

Ayant connu de près les mastodontes de l’édition et s’en étant écarté, ayant expérimenté dès ses débuts, à la cour du roi René Julliard, les mœurs peu amènes d’un milieu où l’on était déjà volontiers prêt à trahir une amitié pour un prix, un à-valoir, un siège de juré ou un fauteuil d’académicien, Christian avait choisi, en se consacrant plus volontiers à la littérature étrangère de haut niveau, de se tenir éloigné de cette foire d’empoigne et, comme d’autres petites maisons créées depuis lors, de pratiquer une forme intersticielle d’édition dont les lettres de noblesse sont désormais reconnues de tous.

Par un effet de compensation, c’est peut-être ce qui l’incita à déployer un incomparable dévouement à ce qui fut l’autre grande affaire de sa vie : son action de grand serviteur bénévole de l’État culturel. Convaincu de la nécessité vitale de l’intervention de la puissance publique dans la vie culturelle par l’extrême anémie du mécénat privé en France et par le fait que les industries dites culturelles tendaient à être de plus en plus industrielles et de moins en moins culturelles ; par ailleurs témoin de la formidable métamorphose, d’une République l’autre, de la rue de Valois, de ce qui n’était le plus souvent, jadis, qu’un secrétariat ou sous-secrétariat aux Beaux-Arts, en ministère de plein exercice, avec ses deux âges d’or sous André Malraux et sous Jack Lang, Christian s’est dépensé sans compter dans maints conseils d’administration et bureaux exécutifs, que ce soit à l’INA, à Beaubourg, à la BNF, au CNL, à la SCELF, à la présidence de la Commission d’Avances sur recette du Centre National du Cinéma où il m’a précédé, et à celle de l’IMEC où il a succédé en 1995 à Antoine Gallimard et à moi-même qui l’avions assumée aux débuts de cette aventure créée à l’initiative d’Olivier Corpet et Pascal Fouché, grâce à l’appui du regretté Jean Gattegno et à l’approbation déterminante de Jack Lang.

Jacobin, Christian eut cependant très vite conscience de la nécessité de trouver un site prestigieux et extérieur à la capitale pour entreposer, exposer et rendre disponibles les collections qui ne cessaient d’affluer vers l’IMEC, et de la nécessité parallèle de trouver en région des subsides que la rue de Valois ne pouvait indéfiniment maintenir à leur niveau d’origine. C’est grâce à lui et à Olivier Corpet que l’installation à l’abbaye d’Ardenne, l’aménagement du site et sa promotion sous l’égide du Conseil régional de Basse Normandie, se réalisèrent et que l’Institut, grâce à cette présidence de longue durée, passa dans les meilleures conditions de sa genèse et de sa phase de croissance à sa maturité.

L’œuvre d’un éditeur est son catalogue. Christian fut aussi une ONG de la culture à lui tout seul, et cette œuvre-là méritera tout autant d’être rappelée dans les murs de l’abbaye d’Ardenne où je suggère qu’une salle lui soit dédiée.

À Dominique, désormais à la tête de la maison d’édition qui lui est si familière, au futur président de l’IMEC, Christian, avec l’obstination affable et l’optimisme mélancolique qui étaient les siens, a légué ce beau message : c’est en continuant ce qu’on fait qu’on prouve l’avenir.