Vendredi 13 juin 2008, Maison de l’Amérique latine, soirée d’hommage à Alain Robbe-Grillet
Nous voici assemblés, survivants ou croyant l’être, pour évoquer l’omniprésence d’un disparu qui du brevet académique d’immortalité voulut bien passer les épreuves écrites, mais pas l’oral.
Une cérémonie comme celle-ci a toujours un peu les airs d’une vaste tablée de spirites. Sauf que la voix convoquée, si elle se faisait entendre, nous répéterait sans doute d’un ton bourru qu’elle n’a rien à ajouter.
C’est bien entendu Jérôme Lindon qui aurait dû s’exprimer ici à ma place, mais même les nouvelles et insolentes attaques portées contre la loi Lang ne le feront pas revenir, lui non plus. Il fut, lui, l’éditeur d’Alain. Ces quelques mots de ma part ne sont inspirés que d’une rencontre tardive et d’une complicité d’autant plus vive qu’elle avait peu de temps devant elle. Pour Alain, je ne fus que l’éditeur d’un dernier livre qu’il prit soin de ne pas englober dans son œuvre littéraire tout en n’en pensant peut-être pas moins ; l’éditeur heureux de plusieurs livres de Catherine ; le futur éditeur d’une biographie d’Alain due à la plume et au long compagnonnage d’Olivier Corpet ; le doyen du conseil d’administration de l’IMEC, institution avec laquelle tant de liens avec lui se sont tissés ; enfin l’ancien président de la Commission du CNC qui s’enorgueillit d’avoir pu aider tant soit peu à la production de son dernier film.
D’Alain j’ai aimé les rires et l’appétit d’ogre. Ses fausses colères suivies de vrais effets. Son art de disputer avec un sommelier, d’un ton d’épigraphiste, sur l’étiquette d’un vin lusitanien. Ses intolérances rigolardes, ses indulgences dédaigneuses, son plaisir à exaspérer à force de mauvaise foi, ses provocations jamais gratuites. La juste appréciation qu’il avait de la valeur absolue et relative de son œuvre, son acceptation de certains jeux de rôles propres à notre milieu, mais sa férocité envers les histrions, les clowns, comme il disait, leurs chapelles de dévots, leurs obligés médiatiques, leurs panthéons éphémères.
J’ai parlé de nous comme de survivants. Prétention inepte, bien sûr, que de croire que nous survivons à des écrivains dont l’œuvre continuera d’être découverte par tant de lecteurs pas encore nés à ce jour. Mais si Alain nous a fait croire que la littérature, son seul acte de foi, sa servante maîtresse, avait moins de mauvaises saisons que de beaux jours encore devant elle, sommes-nous si sûrs, à considérer la quasi disparition de ce qu’on appelait naguère des avant-gardes, que nous continuons à parler de la même chose ?
Écrivain et cinéaste, Alain a été l’un des tout premiers à percevoir que, dans un monde en mouvement perpétuel et accéléré, instable et nomade, l’existence humaine, réduite à un kaléidoscope d’états plutôt qu’à une forme figée, une identité intangible, appelait une valorisation sans précédent des propriétés et tactiques du regard. Dans ce jeu où l’apparaître et le disparaître se conjuguent en maîtres capricieux et exclusifs, Alain a choisi de partager chaque soir de sa vie sinon le souper, du moins l’apéritif du Commandeur ; nous épargnant toute forme de consolation, rejetant comme vaine toute explication ou justification, il a su montrer sans démontrer cette absence sourde et muette vers quoi ses œuvres se sont assignées pour fin de nous accompagner.
S’il ne l’a pas dit, il l’a toujours su : c’est l’éclaireur qui fait la nuit.
Claude Durand








