Que reste-t-il de Mai?
La collection « Combats » que j’avais créée en janvier 1968 et qui couvrit, avec les Éditions Maspero, l’ensemble des contestations en France et à l’étranger autour de Mai 1968, a cessé d’être après mon départ de la rue Jacob, à trois ans de l’arrivée au gouvernement de la gauche parlementaire. C’est l’époque où un penseur réputé rationnel comme Jean-François Revel explique d’un ton qui se veut menaçant et prémonitoire « comment les démocraties finissent ». La contestation étant passée à droite, une escouade d’anciens soixante-huitards et assimilés en profite, via la noble cause du droit de l’hommisme, pour préparer, à terme, son passage aux affaires.
La société du spectacle à son apogée n’a pas pu ne pas fabriquer des simulacres dans ce domaine aussi : on s’invente des dangers et des ennemis pour s’en faire des cibles commodes et tirer de ces combats une gloire à petit prix. Le pouvoir en place, quel qu’il soit, use d’armes symétriques. Ici, on dénonce les menaces planant sur la terre ferme, le sort de la république, la liberté d’opinion ; là, ce sont les institutions, la sécurité, l’innocence des bambins, le bas de laine des Français qui seraient en péril. Parfois, ici et là, la surenchère fait rage pour s’attirer les bonnes grâces d’une clientèle, corporation, classe d’âge ou communauté : ainsi des ressassements sur une supposée recrudescence de l’antisémitisme qu’aucune donnée objective n’est jamais venue étayer.
À côté de ces parades politiciennes, comme il en est d’amoureuses, diverses oppositions ont donné le jour à autant de types d’ouvrages disséminés entre de multiples maisons d’édition sans former de galaxie homogène ni constituer de collections typées (parmi quelques exceptions notables, la production de la Fabrique). On retrouve là, pêle-mêle ou dissociés, des traces des combats des Verts « foncés », la gauche alter mondialiste, les derniers ou les nouveaux carrés de la gauche radicale française (Badiou), américaine (Chomsky), les économistes hétérodoxes, et enfin, dernier phénomène en date et non des moindres à en juger par son succès croissant, le front antisarkozyste.
Des ouvrages comme Un Mouton dans la baignoire d’Azouz Begag ou La Nuit du Fouquet’s d’Ariane Chemin et Judith Perrignon, ont joué en 2007 un rôle certain dans l’annonce de ce qui allait advenir de la nouvelle présidence alors qu’ils furent d’abord accueillis à leur sortie, l’un comme une charge dictée par le ressentiment, l’autre comme une chronique people. Leurs contempteurs de l’époque se sont rendus depuis lors à l’évidence.
Seul point commun à tous ces ouvrages de style, d’inspiration et de profondeur on ne peut plus divers : la lutte contre l’omnipouvoir, la pensée unique, la marchandisation de tout et de tous, l’impression que ce qui gouverne la vie des gens échappe désormais pour la plus grande part à ce qu’on appelait jadis « la volonté du peuple ».
On n’en est pas encore à publier, comme en 1968, sous la plume d’Alain Krivine, La Farce électorale (traduction en termes châtiés du slogan « Élections = piège à cons »), mais l’idée est bien plus dans l’air que ne le discernent les observateurs, et ce, alors même qu’on exhorte les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales pour « décider de leur destin »…
On parlait autrefois ou ailleurs de révolutionnaires. Mai 1968 a vu naître les « contestataires ». La fin du XXe siècle a parlé d’« incorrection » pour qualifier attitudes et opinions dissidentes. Ces deux derniers concepts, par leur dilettantisme ou leur innocuité, auraient sans doute bien fait rigoler Lénine. Il n’empêche : à l’ère du tout-communication, les « armes de la critique » gardent un rôle primordial à jouer, et nul ne conteste que le livre reste un des meilleurs refuges de la liberté d’en user.
Claude Durand







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