Extraits de Philippe Delerm - Traces
« C’est un coin dans le port, loin des coques pimpantes. Le cimetière des bateaux. Immobiles dans l’eau bleue, ils font moins penser aux voyages qu’à l’idée même de voyage. Leur structure fragile est une forme de pensée, celle des charpentiers de marine et celle des marins. Ce ne sont pas des os, ce ne sont pas des planches, mais quelque chose entre les deux, un désir enlisé qui ne renonce pas à son principe, à son essor. Aristocrates au-dessus de leur sort, ils aiment qu’un peu d’eau vienne bouger dans la lumière sur leurs flancs, les révéler et les dissoudre. Au cimetière les bateaux ne sont pas morts. »
Blessures de table
- Tiens, on va se mettre là, au soleil, c'est sympa...
Toutes les phrases seront vouées à l'instant, à la lumière, à la température, à l'atmosphère du quartier, au choix d'une bière ou d'un verre de vin pour accompagner la tarte chaude. Pas un mot sur la table. Pourtant, c'est elle qui commande, parce qu'elle est blessée. Toutes ces entailles de couteaux, ces piqûres de fourchettes, ces effritements de peinture, c'est la vie. On a glissé des sets en papier qui battent au vent, tenus par les verres, les couverts. Mais c'est bien de voir toutes les marques des repas qu'on n'a pas pris soi-même. Au fond, c'est ça qui fait la différence entre déjeuner dans un restaurant ou dans un bistro. Au bistro, on n'efface pas les autres, on est avec. Renverser un peu de bière, un peu de vin ne sera pas une mini-catastrophe. La table est sèche, mais imbibée. Elle accepte tout, s'imprègne de tous les écarts, fière de sa matité. Pour rien au monde elle ne voudrait revenir au cauchemar du formica, la morale indécente du tout glisse et tout s'efface. C'était un autre temps, quand la simplicité avait honte de ses scories.
Maintenant la table se revendique elle-même sans complexe. Elle veut garder les traces. C'est une table pour s'accouder, pour faire fi des usages pincés. Une table pour s'attabler, avec ses commensaux bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui les ont précédés. Des coups comme des rides, une expression sur un visage ancien qui se mêle à ceux du zinc si proche. La vie râle, rigole, balafrée. Les verres et les assiettes s'entrechoquent.
Initiales SG
Rue de Verneuil. À l'est du VIIe, presque silence, tranquillité opulente, un univers semblable à ce que dit Gide à propos de la famille : " monde clos, porte refermée. " Le poids rituel des fortunes immobilière
s, l'anonymat de l'argent retiré. Et tout au long du mur de l'hôtel particulier, cette explosion de graffitis, si chatoyante et si délimitée.
Chez Gainsbourg. Toutes les phrases n'ont pas la virtuosité métrique de leur dédicataire. Certaines sont carrément nounouilles. D'autres, émouvantes, témoignent d'un long trajet, d'une longue envie, d'un attachement qui dépasse la dévotion basique du groupie. Une façon d'être dans le monde est saluée, au-delà de la dichotomie Gainsbourg-Gainsbarre. Certaines recherches esthétiques manifestent le désir d'être à la hauteur - au niveau de ce que Gainsbourg a représenté.
Mais avec quelques pas de recul, les couleurs un peu salies, l'essence libertaire, non pas de ces messages, mais de leur principe - gribouiller sur tout un pan de la rue de Verneuil, temple de la bourgeoisie glacée -, donnent à ces quelques mètres une tonalité révolutionnaire que le propriétaire des lieux n'eût pas désavouée. Le plus étonnant dans l'affaire, c'est le respect voué par les pouvoirs publics à une expression qui lui est doublement hostile, par la personnalité de l'honoré et par la forme de l'hommage. Mais c'est ainsi. Des instances compassées ont décidé que Gainsbourg valait le respect de cet outrage au conformisme. Est-ce la rue de Verneuil qui récupère Gainsbourg, ou Gainsbourg qui récupère la rue de Verneuil ? Les deux, sans doute. Mais les graffitis de banlieue sont tendres au coin du quartier froid.








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