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janvier 2008

29 janvier 2008

Dominique Forma nous parle de skeuds

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9782213632322g
A l'occasion de la parution

dans la collection Fayard Noir

de Skeud, Dominique Forma

commente des pochettes de disques pirate.



SOME MORE GIRLS

Sans doute le plus honteux des pirates "produits" par Johnny Trouble.07_copie_2
En 1978, Mick Jagger s'est entiché d'un harmoniciste au talent  immense : Sugar Blue, soi-disant rencontré dans le métro... Vous imaginez, vous, Mick Jagger prenant le métro... Et puis quoi encore.

À cette époque les Stones aimait bien enregistrer à Paris. À partir de 22 heures, 20 ou 30 fans, tout au plus, attendaient leurs majestés devant les studios Pathé-Marconi de Boulogne-Billancourt. Une ou deux heures après que les longues limousines les  déposent et que Sugar Blue  arrive en métro, il n’était pas rare que Bill, Keith ou Mick sortent pour partager une clope, offrir un reliquat de champagne et faire quelques photos.
Une ambiance plutôt sympa et détendue la plupart du temps.

Et puis, à force de traîner là des liens se tissent : avec les ingés son, les techniciens. Et puis,  il y a aussi toute  la faune qui gravite autour du Barnum Rolling Stones et qui fait le lien entre eux et nous : attachés de presse, vendeurs de substances diverses, ami(e)s…
Il faut partir du principe que tout le monde à quelque chose à vendre. Il suffit juste de trouver les bons mots et les bons arguments; ensuite, vous obtenez ce que vous voulez.

Les bandes sont là : un son studio impeccable, des inédits, bref un bootleg à ranger aux côtés des plus grands : Yellow Matter Custard des Beatles (Popo Productions, pour ceux qui connaissent), du Soon you may kiss the bride de Springsteen.

Hélas, les 1500 Some More Girls ont été victimes d’une catastrophe industrielle : une erreur à la gravure. Trop chiant et trop coûteux à re-presser.
Pour Jean Gabin, le faux monnayeur du Cave se rebiffe, ça a été la dévaluation de la livre sterling; pour Johnny Trouble, ce fut le développement galvano-plastique qui a merdé.

Aujourd’hui, rien de plus simple que de graver un CD. Du temps du disque vinyl, se lancer dans la production d’un disque était une véritable aventure. Et d’un disque pirate a fortiori. Il ne devait pas y avoir plus d’une dizaine d’usines en France.
Mais les bandes sont toujours là…Qui les veut ?

THE CRAMPS: CONFESSIONS OF A PSYCHOCAT

09_copie C'est un critique rock, Jean-Denis Martignon, qui fit découvrir les Cramps à Johnny Trouble. Ils n'avaient pas encore gravé leur premier single sur Vengeance. Ce fut un tel choc qu'une seule question se posa : comment sortir un bootleg d'un groupe totalement inconnu? La réponse  : monter un label pour faire connaître les Cramps. S'ensuivirent des conversations téléphniques interminables avec Ivy, bassiste et tête pensante du combo. Pendant dix minutes, Ivy se montrait méfiante, voire paranoïaque, puis la discussion dérivait sur les mérites comparés des 3 versions de Pretty girl de Cochran, surtout la plus rare, celle qu'on ne trouve que sur un pressage allemand ou sur la question de savoir si Roy Orbison jouait la rytmique ou la lead guitar sur Cast Iron Arm, le single de Peanuts Wilson Brunswick 55039... Des conversations pointues de spécialistes amoureux, sans concurrence ni épate mais où chacun apprend quelque chose à l'autre.
Les conversations s'espacèrent. Ils devinrent les Cramps et bâtirent leur legende.

Quelques années plus tard, Johnny Trouble sentit que c'était le moment de consacrer les Cramps. Et pour un groupe, la consécration véritable passe par le disque pirate.
Mais, attention, il ne s'agissait pas de traiter les Cramps comme des clients ordinaires.Le rockabilly vénéneux et fétichiste, matiné de punk, était tout ce qu'aimait Johnny Trouble. Les Cramps méritaient d'être traités avec les égards dû à leur rang. Il fallait leur réserver un traitement de première classe.
Pour être viable et générer un peu d'argent, un bootleg devait être pressé entre 1000 et 3000 exemplaires.. Pour les Cramps ce serait 500, quitte à ne rien gagner.

Le vrai Rock and Roll, c'est un morceau qui ne doit pas dépasser 2'30 et dont le support roi est le single. Pour les Cramps, ce ne serait pas un banal 33 tours mais 3 45 tours, ce qui implique 3 gravures, donc des frais supplémentaires... Un suicide du point de vue commecial, mais une énorme jubilation de pouvoir offrir aux fans un objet exceptionnel.
Pour couronner le tout, les 3 singles furent placés dans un écrin :  une petite boîte noire au centre de laquelle trônait une très belle photo couleur qu'il a fallu coller à la main sur chaque boîte, réhaussée d'un liseret doré. 250 exemplaires comportaient une photo, les 250 autres une photo différente.
Pour conclure chaque exemplaire était numéroté à l'intérieur. Bref du travail d'orfèvre, un "amazing abour of love", comme le qualifièrent les Cramps.

Les 500 disques furent vendus en une seule journée lors d'une convention du disque qui se déroulait à Paris un samedi et furent répartis dans toute l'Europe.

THE CREST SESSION - EDDIE COCHRAN

03_copieCrest Records, 9109 Sunset Boulevard, Los Angeles, Californie, lettres argentées sur fond parme, c'est écrit sur le label du single en belles le tout emballé dans une vieille pochette en papier craft.

Deux titre obscurs, et le nom du groupe, non moins obscur : The Four Young Men.

Eddie Cochran, (Summertime blues, C'mon everybody) était l'un de ces Four Young Men. Il avait 16 ans et était guitariste de studio chez Crest. On l'appelait, il rappliquait avec sa Gretsh, deux heures plus tard il ressortait avec 30 dollars en poche. Guitare, backing vocal, basse, batterie. Ce génie absolu du rock and roll savait tout faire et le faisait très bien.

En 1972, Johnny Trouble a 17 ans et est membre de l'Eddie Cochran Memorial fan Club ( 4 villa du Petit Parc, Créteil). N'y allez pas les gars. C'était en 72. Le « Président » Gilbert « Buzz » Dumas  lui parle d'un album d'Eddie Cochran : le LP « Endless », pressé à 2000 exemplaires pour les troupes américaines stationnées en Europe.

Jamais personne n'a vu cet album. Un des serpents de mer du Rock.

Trouver ce LP au nom prémonitoire : Endless. Une piste : cette adresse écrite sur la première maison de disque de Cochran. La quête commence ici. Qui écrira un jour la geste qui rendra hommage à ces chevaliers du rock partis sur les routes poussiéreuses du Texas, ou dans les brumes anglaises à la recherche d'albums introuvables mais qu'il faut chercher malgré tout. Quel fan de rock n'a pas rêver de trouver le vieux studio ou le hangar abandonné regorgeant d'inédits et de versions différentes?

Crest Records était un petit bungalow défraichi. Johnny Trouble et un pote, devenu aujourd'hui une pointure d'un très important label international, franchissent la petite barrière du jardin en rêvant à ce qu'ils vont trouver là.

Ils déchantent vite, une vieille femme sort sur le pas de la porte pour les accueillir une carabine contre la hanche.

La vieille a tiré sur Johnny Trouble. Une chance, ce n'était que du petit plomb, ils ont parlementé: elle en avait marre de voir débarquer tous les mois des rockers et des teddy boys. Johnny T. a finalement sympathisé, elle lui a fait cadeau de quelques photos inédites de Cochran et lui a donné 3 singles auquel il a participé. Johnny Trouble a compilé le tout et voilà. Cet album a été tiré à 972 exemplaires seulement.

Site web : http://www.dominiqueforma.com/

25 janvier 2008

Extraits d’un hommage à Maurice Lever...

...organisé par le Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles (Maison de la recherche, 19 janvier 2008)


2667Maurice ne voyait pas l’éditeur comme cet ennemi nécessaire, inculte et avare que dépeignent nombre de correspondances d’écrivains. Il lui fallait un complice, j’allais dire un conjuré. Car il lui fallait entreprendre un projet comme on conspire, et le réaliser comme on se bat. Contre l’ordre moral bien sûr, mais aussi bien contre le nouvel ordre de la « correctitude », comme pourrait dire telle de ses figures actuelles, aussi contre le mal écrire, ce fast-writing qui est à l’écriture ce que le fast-food est à la gastronomie, et contre l’inculture, ce mot devenu à ce point tabou qu’on n’ira plus dire d’un étudiant qu’il ne sait rien ou pas grand-chose, mais qu’il est Bac + 3.

Complices en une douzaine de complots, donc, sans compter ceux qui ne furent pas perpétrés jusqu’au bout et sur lesquels je m’attarderai davantage, puisque personne ou presque n’en aura eu vent.

Maurice était un homme de rituel parce qu’il était un homme de culture. J’use ici de ce vocable faute de mieux, tel qu’il a poussé sur les vestiges des mots Arts et Beaux-Arts, Lettres et Belles Lettres, Humanités, ce qui jadis n’allait pas non plus sans du goût, des manières, un certain sens du rituel, j’y reviens.

Maurice ne parlait pas de ses projets par téléphone ou sur un bristol, encore moins par e-mail. Il fallait qu’on se voie. Toutes affaires cessantes, bien sûr. Quand on travaille sur la longue durée, c’est bien le moins. Le contact aux dehors semi-clandestins, mais un brin cérémonieux, avait lieu tantôt dans mon bureau, tantôt à une bonne table, plus rarement au domicile Lever, rue d’Aumale, dans cet appartement où on ne trouvait rien qui ne fût pas XVIIIe, hormis l’ordinateur, l’ascenseur et l’arrondissement.

La remise des manuscrits achevés obéissait à un rituel comparable : rendez-vous immédiat, comme pour une délivrance, et livraison en effet d’un tapuscrit parfait, sans une virgule en trop ou en moins, cas presque unique en son genre dans mon expérience de bientôt cinq décennies d’édition.

L’urgence s’expliquait en général par la découverte miraculeuse d’un gisement. Il fallait sauter sur l’occasion. Des papiers devenaient consultables. Une correspondance inconnue venait d’être mise au jour. Un descendant acceptait enfin de prêter les clés de tiroirs que ses ancêtres timorés ou scandalisés avaient pieusement condamnés. Une interdiction d’accès venait d’être levée. Un riche collectionneur ouvrait ses trésors à notre Ali Baba émerveillé, concupiscent, jaloux de son territoire, prêt à déchiqueter bec et ongles quiconque lui disputerait sa proie et viendrait gâcher cette chance unique : découvrir la chambre royale dans cette Khéops labyrinthique et opaque qu’est une vie d’homme, a fortiori d’écrivain.

En premier lieu des textes, donc, méconnus, ou peu consultés, ou tout à fait inédits. Pour décrire ou raconter un contexte, semble-t-il, que ce soit sur le mode du récit, du recueil préfacé ou commenté, de l’anthologie, de la biographie majeure, de l’essai sur un genre littéraire ou sur un groupe social de mauvais genre, aux marges de l’histoire. Historien tout court, Maurice Lever ? Historien de la littérature ? Ou écrivain curieux d’histoire ?

[…] Au moins dans une première phase, celle du coup de foudre, de la tentation éblouie, l’attitude de Maurice n’est pas éloignée de celle d’un Thomas Pavel quand il s’écarte de l’idée d’œuvre comme objet d’étude et d’interprétation, cible cognitive, mais dit la préférer comme lieu d’immersion, source d’abandon, rencontre nue, rendez-vous d’amour auquel l’amant transi se rend, comme Agrippine, « sans suite et sans escorte ». Encore que, dans un second temps, cet abandon se révèle réciproque. L’œuvre n’est pas frigide, elle s’en remet pour sa révélation aux soins que lui prodigue son servant. Et celui-ci va ainsi se faire le chantre équivoque et persuasif de l’inactualité et de l’actualité de la littérature, « ce leurre magnifique qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir », disait Barthes, mais aussi ce genre ambivalent, aux fins hybrides de libération et d’opposition : de libération à connotations démocratiques, révolutionnaires, anti-absolutistes, anti-dogmatiques, anti-totalitaires, mais aussi d’opposition à tous les consensus, y compris le consensus démocratique, et donc volontiers provocatrice, en rupture, scandaleuse, sacrilège, marginale ou élitiste, réactionnaire même si c’est encore une façon de stigmatiser la dégénérescence de l’art en culture de consommation courante, et de cette culture en para culture, comme on dit parapharmacie pour ce qui se vend en pharmacie mais ne soigne pas.

Rarement aura été mieux exprimée cette ambivalence que dans cette réflexion pénétrante du philosophe slovène Slavoj Zizek dans un ouvrage à paraître : « Rien d’étonnant à ce que Kant soit le philosophe de la liberté : avec lui apparaît l’impasse de la liberté… Sade, lui, est le symptôme de la trahison par Kant de la vérité de sa propre découverte – le jouisseur sadien obscène est un stigmate témoignant du compromis éthique de Kant ; l’apparente “ radicalité ” de cette figure dissimule son exact opposé. »

… Sade : le nom est lâché. De Maurice, ce sera le titre-phare. Grand prix de la Ville de Paris, Meilleur livre de l’année décerné par Bernard Pivot et la revue Lire, magnifique édition américaine chez Farrar Straus & Giroux et acclamations unanimes outre-Atlantique, projet avorté d’un film à très gros budget, polémiques attendues mais feutrées avec les monopoleurs de la production sadienne comme l’ami Jean-Jacques Pauvert, rien n’aura manqué, à tel point que ce chef-d’œuvre incontesté en est venu à faire injustement de l’ombre au considérable triptyque consacré par Maurice, pour se désadiser, comme il disait, à Beaumarchais, publié pourtant douze ans après, Grand prix de la Biographie de l’Académie française en 2005, et dont le volet central, « Le citoyen d’Amérique », aura aussi été comme un cadeau offert à ce qu’il reste de public cultivé vétéro-continental dans un Nouveau Monde où la régression dogmatique a repris droit de cité.

Sade, Beaumarchais : ils ont trôné au centre du petit tumulus des œuvres de Maurice tandis que je préparais cette intervention. Les encadraient sur trois côtés les Papiers et correspondances, des histoires de la marginalité, des ouvrages sur les œuvres et leur public aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sur le quatrième côté, les œuvres inachevées ou virtuelles dont j’ai promis témérairement qu’ils feraient l’essentiel de mon propos, et qui risquent, le temps passant, de n’en constituer que l’appendice.

Le 29 octobre 1981, M. Cohen-Séat, directeur des Éditions Mazarine, écrit à Maurice qu’en ce qui concerne l’ouvrage sur les Fous de Cour qu’il est supposé lui avoir remis, « nous avons décidé de ne pas lever l’option après lecture du manuscrit » – autrement dit : ayant été jugé sur pièce, l’ouvrage est refusé. Deux autres contrats liant Maurice à cette petite maison, il est convenu qu’il peut les racheter ou les faire racheter. Maurice m’en parle et c’est ce que nous faisons aussitôt. L’un porte sur une biographie de Sade, l’autre sur une vie de Théophile de Viau, sous-titrée : le prince des libertins.

Voilà le premier livre virtuel de Maurice. Il vivra d’ailleurs à l’état de potentialité pendant un quart de siècle, puisque, ayant fait l’objet d’un contrat le 3 juillet 1980 avec les Éditions Mazarine, ce contrat, repris en 1983 par Fayard, sera, par avenant conclu d’un commun accord, réputé nul si le manuscrit, censé être remis en juin 1986… ne l’était pas 22 ans plus tard, le 2 janvier 2008, soit il y a aujourd’hui 17 jours ! On peut dire sans outrance que ce projet inabouti aura été la matrice de l’œuvre ou du moins son armature de clé : même si Maurice a commencé par butiner parmi tout le roman du XVIIe siècle, d’Honoré d’Urfé à Scarron, de Cyrano à Mme de La Fayette et à Charles Sorel, ce qui l’intéresse vite et par-dessus tout, ce sont les Libertins. […] Cette histoire-là, Maurice aurait aimé la raconter dans un vaste projet panoramique dont il me fit part, autre chantier entr’ouvert dont semble avoir été détaché son petit Louis XV, libertin malgré lui publié chez Payot, mais qui serait probablement allé jusqu’à son apothéose chez Laclos et à l’autodestruction du libertinage par son retournement en éloge de l’amour-passion chez les pré-romantiques.

Sur d’autres chantiers biographiques, Maurice Lever aura planté son drapeau et sa plume avant de renoncer, contraint et forcé par le temps, puis par l’arrêt de l’horloge du temps :

- Détaché de l’entreprise Beaumarchais, à la faveur des affaires d’espionnage franco-britannique, un Chevalier d’Éon. Les recherches effectuées, la documentation rassemblée, Evelyne, à qui rien de ces projets n’était celé, a bien voulu prendre le relais et mener celui-ci à bonne fin, ce pour quoi je lui voue une affectueuse reconnaissance. Nous verrons donc cette « vie sans queue ni tête », comme dit le sous-titre, avant l’été en librairie sous la signature des Lever.

- En août 1993, un contrat fut conclu avec Maurice pour une biographie de Louis-Marie de Sade, le fils de Donatien, après que l’édition du tome I des Papiers Sade eut fait la part belle au père dudit Donatien. La cure de désadisation était sans doute trop brève, et ces projets-là en pâtirent. Avec Evelyne et Philippe Roger, nous allons bien entendu reprendre le chantier des Papiers puisqu’une bonne part de la Correspondance avait déjà été mise au propre et annotée par Maurice avant qu’il ne s’en écarte et vaque à d’autres tâches. Le fils Sade, lui, restera à l’état de projet avorté. Lui fut substitué par avenant, en février 1996, un très bel épilogue à l’histoire du libertinage, qui devait s’intituler L’Opéra galant. Un article paru dans la revue L’Histoire en a donné un avant-goût. Cet article commence ainsi : « On demandait un jour à D’Alembert pourquoi les mœurs des danseuses étaient plus déréglées que celles des cantatrices. “ C’est sans doute une suite nécessaire des lois du mouvement ”, répliqua l’illustre savant, ce qui prouve que l’on peut se consacrer au calcul intégral sans pour autant méconnaître les subtilités de l’entrechat. »

« Le XVIIIe siècle finissant, conclut Maurice Lever, se dépasse par le plaisir dont la loi fondamentale demeure l’inconstance. Il intègre le libertinage comme l’une des valeurs les plus précieuses de la civilisation, avec la recherche du luxe, la rêverie sur l’art et la nature, le goût de la fête, la chasse au bonheur, toutes ces choses enfin par lesquelles l’homme a toujours tenté d’exorciser son angoisse. » Nous n’aurons pas droit aux jetés-battus par lesquels les ballerines de l’opéra excellaient à exciter leurs protecteurs, ni aux roucoulades des hétaïres du Bel Canto. À ce projet se substitua en définitive un objet plus large, sur Théâtre et Lumières, couvrant l’ensemble du XVIIIe siècle, publié en 2001, que viendra compléter en 2006 une Grande et Petite Histoire de la Comédie-française au siècle des Lumières où l’art levérien du pastiche, en prose et en vers, fait merveille.

Pour être tout à fait complet, ajoutons qu’il fut aussi question, entre Maurice Lever et son éditeur, de Cagliostro, le Joseph Balsamo de Dumas, protagoniste innocenté de L’Affaire du collier de la Reine si bien narrée par Evelyne, pour certains haute et fastueuse figure du retour à l’obscurantisme, pour d’autres continuateur de Paracelse, théosophe, éminent instaurateur du rite maçonnique écossais, et l’une des ultimes victimes de l’Inquisition romaine en 1795.

Cet ultime projet non réalisé, je ne le rangerais pas sur le même rayon qui commence par Théophile et s’achève par Sade. Je l’intégrerais plus volontiers à celui que j’ai appelé « Histoire des marges », où je range les  Fous de Cour ou Le Sceptre et la Marotte, l’histoire des « bougres » ou de l’inversion intitulée Les Bûchers de Sodome, et la genèse des faits divers, publiée sous le titre Les Canards sanglants. Maurice n’était pas seulement l’indiscret décacheteur de correspondances amoureuses parfois torrides. Il aimait filer les filocheurs, regarder les voyeurs, fliquer les limiers. Les archives policières et les mémoires de grands argousins étaient à la fois son verger, son terrain de chasse et son jardin des délices. Cette acuité scrutatrice du regard, cette ouïe impitoyable aux fausses notes et aux vrais barbarismes, ces commentaires gouailleurs et assassins, il en avait à revendre dans la ronde des jours, et une conversation avec lui guérissait de la fadeur d’une société où tout, applaudissements, rires, larmes, émotions, colères, semble désormais, comme à la télévision, préenregistré.

Survivre à un ami tel que Maurice, ce n’est pas seulement programmer dans son imagination les livres qu’il aurait pu écrire, qu’il n’écrira plus, que son modèle inspirera peut-être à d’autres. C’est faire voler en éclats la solitude où il nous laisse en imaginant ses réactions, en partageant ses rires, ses indignations, en commençant et finissant ses phrases face à une actualité et une société ô combien riche en travers, en ridicules et en absurdités spectaculaires. Je ne pense pas seulement à ce que nous offre à grand déballage et débagoulage la télévision, y compris dans des émissions réputées culturelles. À vous, Maurice, qui trouvâtes refuge à Alexandrie en 1940 dans des circonstances on ne peut plus dramatiques, je pense à ce que vous eût inspiré le feuilleton de ces chefs d’État français successifs allant l’un agoniser, l’autre défier l’épectase avec vue sur les Pyramides et le Nil. Sans doute aurions-nous ensemble conclu que ce qui est menacé aujourd’hui cas par l’exhibition hyper médiatisée de l’intime, ce n’est pas la vie privée, c’est la vie publique.

Je pense aussi à ce que les nouvelles technologies nous annoncent, nous proposent déjà et dont vous étiez aussi on ne peut plus averti. Je me vois flâner avec vous, cher Maurice, parmi ces novations à venir auxquelles vous avez échappé. Elles ne marquent certes pas la fin de l’Histoire, plutôt celle d’une histoire que nous aurons partagée. En attendant, réjouissons-nous que si la pensée, la littérature, l’art n’occupent plus que les marges ou les failles d’un système affublé par antiphrase du nom de civilisation, cette culture qui nous est chère, dont Maurice nous a offert un si bel exemple, puisse paradoxalement compter comme l’une de ses plus sûres alliées la négligence méprisante où la confinent les tenants d’une prétendue civilisation du fric et de la frime. Tel est, pessimiste mais non résigné, à la fois sombre et lumineux, le message laissé par Maurice Lever, que nous n’aurons de cesse de ne pas laisser perdre.

22 janvier 2008

Christian Bourgois

On le savait menacé et c’est dans l’inadvertance des fêtes de fin d’année que la maladie a mis à exécution sa fatwa en nous privant définitivement de Christian.

Une rencontre dans la maison familiale d’Antibes avec René Julliard a décidé cet élève démissionnaire de l’ENA à vouer sa vie à l’action culturelle, et d’abord au livre. C’était en 1959, à l’époque où je rédigeais mes premiers rapports de lecture pour la collection « Écrire » au Seuil. Nous aurions dû fêter notre demi-siècle d’édition ensemble.

On a beaucoup cité de lui cette phrase, dernièrement : « Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire ». Elle ne témoignait d’aucun mépris, mais exprimait avec humilité l’ignorance où nous sommes des destinées d’un livre, quelque enthousiasme qu’il nous inspire. Dans ce métier, les échecs rencontrés à leur parution par des chefs-d’œuvre entrent dans l’Histoire, les fiascos des produits de marketing ne font guère parler d’eux.

L’intuition et l’attention étaient ses deux proches conseillères.

L’attention portée à l’avis de ses collaborateurs de choix, à ceux de certains confrères : il créa des collections avec Pierre Nora, Jean-François Revel, Pierre Boulez, Dominique de Roux. Son comité de lecture, c’étaient ses collègues et amis étrangers : Inge Feltrinelli, Klaus Wagenbach, Jorge Heralde, tout comme jadis Ledig Rowohlt, Otto Walter, Carlos Barral, Giulio Einaudi, Tom Mashler ou Roger Strauss.

L’intuition avec sa prescience, sa foi contagieuse, sa confiance dans ces miracles qui sauvent une maison pour un temps : ceux-ci eurent pour noms Tolkien, Vian, Rushdie, Toni Morrison…

Dans l’expression « maison d’édition », Christian aimait par-dessus tout le mot maison avec ce qu’il impliquait d’hospitalité, de chaleur, de dimensions humaines, d’artisanat, de permutation des rôles. Ce mot, qu’on retrouve aussi en haute couture, désignait une marque, une griffe, synonyme d’élégance – dont témoignait un catalogue éblouissant édité chaque année pour la Foire de Francfort – et d’une ouverture à la modernité qu’on n’a eu cesse de saluer, depuis les 29 colloques de Cerisy publiés autrefois dans 10 x 18 jusqu’au meilleur des littératures nord-américaine ou ibérique de ces vingt dernières années.

Ayant connu de près les mastodontes de l’édition et s’en étant écarté, ayant expérimenté dès ses débuts, à la cour du roi René Julliard, les mœurs peu amènes d’un milieu où l’on était déjà volontiers prêt à trahir une amitié pour un prix, un à-valoir, un siège de juré ou un fauteuil d’académicien, Christian avait choisi, en se consacrant plus volontiers à la littérature étrangère de haut niveau, de se tenir éloigné de cette foire d’empoigne et, comme d’autres petites maisons créées depuis lors, de pratiquer une forme intersticielle d’édition dont les lettres de noblesse sont désormais reconnues de tous.

Par un effet de compensation, c’est peut-être ce qui l’incita à déployer un incomparable dévouement à ce qui fut l’autre grande affaire de sa vie : son action de grand serviteur bénévole de l’État culturel. Convaincu de la nécessité vitale de l’intervention de la puissance publique dans la vie culturelle par l’extrême anémie du mécénat privé en France et par le fait que les industries dites culturelles tendaient à être de plus en plus industrielles et de moins en moins culturelles ; par ailleurs témoin de la formidable métamorphose, d’une République l’autre, de la rue de Valois, de ce qui n’était le plus souvent, jadis, qu’un secrétariat ou sous-secrétariat aux Beaux-Arts, en ministère de plein exercice, avec ses deux âges d’or sous André Malraux et sous Jack Lang, Christian s’est dépensé sans compter dans maints conseils d’administration et bureaux exécutifs, que ce soit à l’INA, à Beaubourg, à la BNF, au CNL, à la SCELF, à la présidence de la Commission d’Avances sur recette du Centre National du Cinéma où il m’a précédé, et à celle de l’IMEC où il a succédé en 1995 à Antoine Gallimard et à moi-même qui l’avions assumée aux débuts de cette aventure créée à l’initiative d’Olivier Corpet et Pascal Fouché, grâce à l’appui du regretté Jean Gattegno et à l’approbation déterminante de Jack Lang.

Jacobin, Christian eut cependant très vite conscience de la nécessité de trouver un site prestigieux et extérieur à la capitale pour entreposer, exposer et rendre disponibles les collections qui ne cessaient d’affluer vers l’IMEC, et de la nécessité parallèle de trouver en région des subsides que la rue de Valois ne pouvait indéfiniment maintenir à leur niveau d’origine. C’est grâce à lui et à Olivier Corpet que l’installation à l’abbaye d’Ardenne, l’aménagement du site et sa promotion sous l’égide du Conseil régional de Basse Normandie, se réalisèrent et que l’Institut, grâce à cette présidence de longue durée, passa dans les meilleures conditions de sa genèse et de sa phase de croissance à sa maturité.

L’œuvre d’un éditeur est son catalogue. Christian fut aussi une ONG de la culture à lui tout seul, et cette œuvre-là méritera tout autant d’être rappelée dans les murs de l’abbaye d’Ardenne où je suggère qu’une salle lui soit dédiée.

À Dominique, désormais à la tête de la maison d’édition qui lui est si familière, au futur président de l’IMEC, Christian, avec l’obstination affable et l’optimisme mélancolique qui étaient les siens, a légué ce beau message : c’est en continuant ce qu’on fait qu’on prouve l’avenir.

18 janvier 2008

Rendre à Mertens ce qui appartient à Mertens

Lu dans le dernier feuilleton de Bernard Pivot (Journal du Dimanche du 6 janvier) consacré au livre de Jérôme Garcin, Son Excellence, monsieur mon ami : « François Régis Bastide, qui “ressuscita” Paul Gadenne ». Je ne doute pas un instant que Bastide se soit prévalu à l’époque de cette résurrection, saluée par la presse unanime (dont Bertrand Poirot Delpech par un feuilleton mémorable du Monde), mais l’histoire n’est pas du tout celle-là.

C’est l’écrivain belge Pierre Mertens, ami de longue date de Claude Durand, qui signala à ce dernier que la veuve de Gadenne, Yvonne, ayant renoncé à ses vœux de religieuse à la suite d’ennuis de santé, vivait à Agen où elle souhaitait redonner vie à l’œuvre de son mari, en sommeil chez Gallimard (Siloé, Le Vent noir, La Rue profonde étaient alors épuisés). Claude Durand se rendit à Agen où Yvonne lui dit son vœu de voir publier un gros roman inédit de Paul, Les Hauts quartiers, dont le manuscrit de 600 pages s’empoussiérait depuis de nombreuses années sur une étagère de la rue Sébastien-Bottin. Elle lui en confia une copie et l’ouvrage parut au début de 1973 sous la houlette éditoriale de Claude Durand, avec une belle et longue préface de Pierre Mertens à qui revient donc l’insigne mérite d’avoir contribué, par ses bons offices, à ressusciter vraiment, lui, l’œuvre de Gadenne.

16 janvier 2008

Fayard, « éditeur habitué à maîtriser les gros coups »

Fayard, « éditeur habitué à maîtriser les gros coups ». Donc, croit savoir Le Figaro.fr, le livre annoncé de Cécilia Sarkozy, étant un gros coup, sera vraisemblablement publié par Fayard, étant bien entendu que les démentis pondérés ou farouches opposés à cette « information » font partie de la stratégie de black-out dont l’éditeur présumé est réputé avoir une excellente pratique.

Il est extraordinaire que parmi les trente ou cinquante appels téléphoniques et démarches diverses visant à s’enquérir de ladite publication, personne ne se soit interrogé sur sa plausibilité. Fayard ferait des « coups » comme d’aucuns les tirent, pour le sommaire plaisir de la drague ou de la collection.

Récapitulons pourtant : le Péan/Cohen sur La Face cachée du Monde, le Valérie Domain sur Cécilia, déjà, l’Azouz Begag et son Mouton dans la baignoire, La Nuit du Fouquet’s, mais, bien avant cela, sous d’autres règnes, La Jeunesse française de François Mitterrand par Pierre Péan, Les Oreilles du Président de Pontaud de Dupuis sur les écoutes de l’Élysée, ou les Secrets de famille de Lionel Jospin par Serge Raffy, voire L’Inconnu de l’Élysée du même Péan avec Jacques Chirac, tous ces « gros coups maîtrisés », qu’avaient-ils de commun avec les confessions de Cécilia Sarkozy ? Rien. Tous les titres susmentionnés avaient une finalité (politique, déontologique, civique, comme on voudra), et beaucoup, sinon presque tous, furent publiés dans un rapport de forces disons plutôt défavorable ou risqué pour l’éditeur. Quoi de commun avec l’idée saugrenue d’éditer l’ex éphémère première dame de France, a fortiori quand on a spectaculairement protesté naguère contre la censure de fait frappant sa biographie « autorisée » puis « désautorisée » due à la plume par Valérie Domain ?

Tout et le contraire de tout : telle est bien la devise en vogue aujourd’hui, qui contamine jusqu’à ceux que leur métier devrait inciter à mieux exercer leur esprit critique.