...organisé par le Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles
(Maison de la recherche, 19 janvier 2008)
Maurice ne voyait pas l’éditeur comme cet ennemi nécessaire, inculte et avare que dépeignent
nombre de correspondances d’écrivains. Il lui
fallait un complice, j’allais dire un conjuré. Car il lui fallait entreprendre
un projet comme on conspire, et le réaliser comme on se bat. Contre l’ordre
moral bien sûr, mais aussi bien contre le nouvel ordre de la
« correctitude », comme pourrait dire telle de ses figures actuelles,
aussi contre le mal écrire, ce fast-writing qui est à l’écriture ce que le
fast-food est à la gastronomie, et contre l’inculture, ce mot devenu à ce point
tabou qu’on n’ira plus dire d’un étudiant qu’il ne sait rien ou pas
grand-chose, mais qu’il est Bac + 3.
Complices en une douzaine de complots, donc, sans compter ceux qui ne
furent pas perpétrés jusqu’au bout et sur lesquels je m’attarderai davantage,
puisque personne ou presque n’en aura eu vent.
Maurice était un homme de rituel parce qu’il était un homme de culture.
J’use ici de ce vocable faute de mieux, tel qu’il a poussé sur les vestiges des
mots Arts et Beaux-Arts, Lettres et Belles Lettres, Humanités, ce qui jadis
n’allait pas non plus sans du goût, des manières, un certain sens du rituel,
j’y reviens.
Maurice ne parlait pas de ses projets par téléphone ou sur un bristol,
encore moins par e-mail. Il fallait qu’on se voie. Toutes affaires cessantes,
bien sûr. Quand on travaille sur la longue durée, c’est bien le moins. Le
contact aux dehors semi-clandestins, mais un brin cérémonieux, avait lieu
tantôt dans mon bureau, tantôt à une bonne table, plus rarement au domicile
Lever, rue d’Aumale, dans cet appartement où on ne trouvait rien qui ne fût pas
XVIIIe, hormis l’ordinateur, l’ascenseur et l’arrondissement.
La remise des manuscrits achevés obéissait à un
rituel comparable : rendez-vous immédiat, comme pour une délivrance, et
livraison en effet d’un tapuscrit parfait, sans une virgule en trop ou en
moins, cas presque unique en son genre dans mon expérience de bientôt cinq
décennies d’édition.
L’urgence s’expliquait en général par la découverte miraculeuse d’un
gisement. Il fallait sauter sur l’occasion. Des papiers devenaient
consultables. Une correspondance inconnue venait d’être mise au jour. Un
descendant acceptait enfin de prêter les clés de tiroirs que ses ancêtres timorés ou scandalisés
avaient pieusement condamnés. Une interdiction d’accès venait d’être levée. Un
riche collectionneur ouvrait ses trésors à notre Ali Baba émerveillé,
concupiscent, jaloux de son territoire, prêt à déchiqueter bec et ongles quiconque lui disputerait sa
proie et viendrait gâcher cette chance unique : découvrir la chambre
royale dans cette Khéops labyrinthique et opaque qu’est une vie d’homme, a
fortiori d’écrivain.
En premier lieu des textes, donc, méconnus, ou
peu consultés, ou tout à fait inédits. Pour décrire ou raconter un contexte,
semble-t-il, que ce soit sur le mode du récit, du recueil préfacé ou commenté,
de l’anthologie, de la biographie majeure, de l’essai sur un genre littéraire
ou sur un groupe social de mauvais genre, aux marges de l’histoire. Historien
tout court, Maurice Lever ? Historien de la littérature ? Ou écrivain
curieux d’histoire ?
[…] Au moins dans une première phase, celle du
coup de foudre, de la tentation éblouie, l’attitude de Maurice n’est pas
éloignée de celle d’un Thomas Pavel quand il s’écarte de l’idée d’œuvre comme
objet d’étude et d’interprétation, cible cognitive, mais dit la préférer comme
lieu d’immersion, source d’abandon, rencontre nue, rendez-vous d’amour auquel
l’amant transi se rend, comme Agrippine, « sans suite et sans
escorte ». Encore que, dans un second temps, cet abandon se révèle
réciproque. L’œuvre n’est pas frigide, elle s’en remet pour sa révélation aux
soins que lui prodigue son servant. Et celui-ci va ainsi se faire le chantre
équivoque et persuasif de l’inactualité et de l’actualité de la littérature, « ce
leurre magnifique qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir », disait
Barthes, mais aussi ce genre ambivalent, aux fins hybrides de libération et
d’opposition : de libération à connotations démocratiques,
révolutionnaires, anti-absolutistes, anti-dogmatiques, anti-totalitaires, mais
aussi d’opposition à tous les consensus, y compris le consensus démocratique,
et donc volontiers provocatrice, en rupture, scandaleuse, sacrilège, marginale
ou élitiste, réactionnaire même si c’est encore une façon de stigmatiser la
dégénérescence de l’art en culture de consommation courante, et de cette
culture en para culture, comme on dit parapharmacie pour ce qui se vend en
pharmacie mais ne soigne pas.
Rarement aura été mieux exprimée cette
ambivalence que dans cette réflexion pénétrante du philosophe slovène Slavoj
Zizek dans un ouvrage à paraître : « Rien d’étonnant à ce que Kant
soit le philosophe de la liberté : avec lui apparaît l’impasse de
la liberté… Sade, lui, est le symptôme de la trahison par Kant de la vérité de
sa propre découverte – le jouisseur sadien obscène est un stigmate
témoignant du compromis éthique de Kant ; l’apparente “ radicalité ”
de cette figure dissimule son exact opposé. »
… Sade : le nom est lâché. De Maurice, ce
sera le titre-phare. Grand prix de la Ville de Paris, Meilleur livre de l’année
décerné par Bernard Pivot et la revue Lire, magnifique édition
américaine chez Farrar Straus & Giroux et acclamations unanimes
outre-Atlantique, projet avorté d’un film à très gros budget, polémiques attendues
mais feutrées avec les monopoleurs de la production sadienne comme l’ami
Jean-Jacques Pauvert, rien n’aura manqué, à tel point que ce chef-d’œuvre
incontesté en est venu à faire injustement de l’ombre au considérable triptyque
consacré par Maurice, pour se désadiser, comme il disait, à
Beaumarchais, publié pourtant douze ans après, Grand prix de la Biographie de
l’Académie française en 2005, et dont le volet central, « Le citoyen
d’Amérique », aura aussi été comme un cadeau offert à ce qu’il reste de
public cultivé vétéro-continental dans un Nouveau Monde où la régression
dogmatique a repris droit de cité.
Sade, Beaumarchais : ils ont trôné au centre du petit tumulus des œuvres
de Maurice tandis que je préparais cette intervention. Les encadraient sur
trois côtés les Papiers et correspondances, des histoires de la marginalité,
des ouvrages sur les œuvres et leur public aux XVIIe et XVIIIe
siècles. Sur le quatrième côté, les œuvres inachevées ou virtuelles dont j’ai
promis témérairement qu’ils feraient l’essentiel de mon propos, et qui
risquent, le temps passant, de n’en constituer que l’appendice.
Le 29 octobre 1981, M. Cohen-Séat, directeur
des Éditions Mazarine, écrit à Maurice qu’en ce qui concerne l’ouvrage sur les Fous
de Cour qu’il est supposé lui avoir remis, « nous avons décidé de ne
pas lever l’option après lecture du manuscrit » – autrement dit :
ayant été jugé sur pièce, l’ouvrage est refusé. Deux autres contrats liant
Maurice à cette petite maison, il est convenu qu’il peut les racheter ou les
faire racheter. Maurice m’en parle et c’est ce que nous faisons aussitôt. L’un
porte sur une biographie de Sade, l’autre sur une vie de Théophile de Viau,
sous-titrée : le prince des libertins.
Voilà le premier livre virtuel de Maurice. Il
vivra d’ailleurs à l’état de potentialité pendant un quart de siècle, puisque,
ayant fait l’objet d’un contrat le 3 juillet 1980 avec les Éditions Mazarine,
ce contrat, repris en 1983 par Fayard, sera, par avenant conclu d’un commun
accord, réputé nul si le manuscrit, censé être remis en juin 1986… ne l’était
pas 22 ans plus tard, le 2 janvier 2008, soit il y a aujourd’hui 17
jours ! On peut dire sans outrance que ce projet inabouti aura été la
matrice de l’œuvre ou du moins son armature de clé : même si Maurice a
commencé par butiner parmi tout le roman du XVIIe siècle, d’Honoré
d’Urfé à Scarron, de Cyrano à Mme de La Fayette et à Charles Sorel, ce qui
l’intéresse vite et par-dessus tout, ce sont les Libertins. […] Cette
histoire-là, Maurice aurait aimé la raconter dans un vaste projet panoramique
dont il me fit part, autre chantier entr’ouvert dont semble avoir été détaché
son petit Louis XV, libertin malgré lui publié chez Payot, mais qui
serait probablement allé jusqu’à son apothéose chez Laclos et à
l’autodestruction du libertinage par son retournement en éloge de
l’amour-passion chez les pré-romantiques.
Sur d’autres chantiers biographiques, Maurice
Lever aura planté son drapeau et sa plume avant de renoncer, contraint et forcé
par le temps, puis par l’arrêt de l’horloge du temps :
- Détaché de l’entreprise Beaumarchais, à la faveur des
affaires d’espionnage franco-britannique, un Chevalier d’Éon. Les
recherches effectuées, la documentation rassemblée, Evelyne, à qui rien de ces
projets n’était celé, a bien voulu prendre le relais et mener celui-ci à bonne
fin, ce pour quoi je lui voue une affectueuse reconnaissance. Nous verrons donc
cette « vie sans queue ni tête », comme dit le sous-titre, avant
l’été en librairie sous la signature des Lever.
- En août 1993, un contrat fut conclu avec Maurice pour une
biographie de Louis-Marie de Sade, le fils de Donatien, après que l’édition du
tome I des Papiers Sade eut fait la part belle au père dudit Donatien.
La cure de désadisation était sans doute trop brève, et ces projets-là en
pâtirent. Avec Evelyne et Philippe Roger, nous allons bien entendu reprendre le
chantier des Papiers puisqu’une bonne part de la Correspondance avait déjà été
mise au propre et annotée par Maurice avant qu’il ne s’en écarte et vaque à
d’autres tâches. Le fils Sade, lui, restera à l’état de projet avorté. Lui fut
substitué par avenant, en février 1996, un très bel épilogue à l’histoire du
libertinage, qui devait s’intituler L’Opéra galant. Un article paru dans
la revue L’Histoire en a donné un avant-goût. Cet article commence
ainsi : « On demandait un jour à D’Alembert pourquoi les mœurs des
danseuses étaient plus déréglées que celles des cantatrices. “ C’est
sans doute une suite nécessaire des lois du mouvement ”, répliqua l’illustre savant,
ce qui prouve que l’on peut se consacrer au calcul intégral sans pour autant
méconnaître les subtilités de l’entrechat. »
« Le XVIIIe siècle finissant,
conclut Maurice Lever, se dépasse par le plaisir dont la loi fondamentale
demeure l’inconstance. Il intègre le libertinage comme l’une des valeurs les
plus précieuses de la civilisation, avec la recherche du luxe, la rêverie sur
l’art et la nature, le goût de la fête, la chasse au bonheur, toutes ces choses
enfin par lesquelles l’homme a toujours tenté d’exorciser son angoisse. »
Nous n’aurons pas droit aux jetés-battus par lesquels les ballerines de l’opéra
excellaient à exciter leurs protecteurs, ni aux roucoulades des hétaïres du Bel
Canto. À ce projet se substitua en définitive un objet plus large, sur Théâtre
et Lumières, couvrant l’ensemble du XVIIIe siècle, publié en
2001, que viendra compléter en 2006 une Grande et Petite Histoire de la
Comédie-française au siècle des Lumières où l’art levérien du
pastiche, en prose et en vers, fait merveille.
Pour être tout à fait complet, ajoutons qu’il
fut aussi question, entre Maurice Lever et son éditeur, de Cagliostro, le Joseph
Balsamo de Dumas, protagoniste innocenté de L’Affaire du collier de la
Reine si bien narrée par Evelyne, pour certains haute et fastueuse figure
du retour à l’obscurantisme, pour d’autres continuateur de Paracelse,
théosophe, éminent instaurateur du rite maçonnique écossais, et l’une des
ultimes victimes de l’Inquisition romaine en 1795.
Cet ultime projet non réalisé, je ne le
rangerais pas sur le même rayon qui commence par Théophile et s’achève par
Sade. Je l’intégrerais plus volontiers à celui que j’ai appelé « Histoire
des marges », où je range les Fous de Cour ou Le Sceptre
et la Marotte, l’histoire des « bougres » ou de l’inversion
intitulée Les Bûchers de Sodome, et la genèse des faits divers, publiée
sous le titre Les Canards sanglants. Maurice n’était pas seulement
l’indiscret décacheteur de correspondances amoureuses parfois torrides. Il
aimait filer les filocheurs, regarder les voyeurs, fliquer les limiers. Les
archives policières et les mémoires de grands argousins étaient à la fois son
verger, son terrain de chasse et son jardin des délices. Cette acuité
scrutatrice du regard, cette ouïe impitoyable aux fausses notes et aux vrais
barbarismes, ces commentaires gouailleurs et assassins, il en avait à revendre
dans la ronde des jours, et une conversation avec lui guérissait de la fadeur
d’une société où tout, applaudissements, rires, larmes, émotions, colères,
semble désormais, comme à la télévision, préenregistré.
Survivre à un ami tel que Maurice, ce n’est pas
seulement programmer dans son imagination les livres qu’il aurait pu écrire,
qu’il n’écrira plus, que son modèle inspirera peut-être à d’autres. C’est faire
voler en éclats la solitude où il nous laisse en imaginant ses réactions, en
partageant ses rires, ses indignations, en commençant et finissant ses phrases
face à une actualité et une société ô combien riche en travers, en ridicules et
en absurdités spectaculaires. Je ne pense pas seulement à ce que nous offre à
grand déballage et débagoulage la télévision, y compris dans des émissions
réputées culturelles. À vous, Maurice, qui trouvâtes refuge à Alexandrie en
1940 dans des circonstances on ne peut plus dramatiques, je pense à ce que vous
eût inspiré le feuilleton de ces chefs d’État français successifs allant l’un
agoniser, l’autre défier l’épectase avec vue sur les Pyramides et le Nil. Sans
doute aurions-nous ensemble conclu que ce qui est menacé aujourd’hui cas par
l’exhibition hyper médiatisée de l’intime, ce n’est pas la vie privée, c’est la
vie publique.
Je pense aussi à ce que les nouvelles technologies
nous annoncent, nous proposent déjà et dont vous étiez aussi on ne peut plus
averti. Je me vois flâner avec vous, cher Maurice, parmi ces novations à venir
auxquelles vous avez échappé. Elles ne marquent certes pas la fin de
l’Histoire, plutôt celle d’une histoire que nous aurons partagée. En attendant,
réjouissons-nous que si la pensée, la littérature, l’art n’occupent plus que
les marges ou les failles d’un système affublé par antiphrase du nom de
civilisation, cette culture qui nous est chère, dont Maurice nous a offert un
si bel exemple, puisse paradoxalement compter comme l’une de ses plus sûres
alliées la négligence méprisante où la confinent les tenants d’une prétendue
civilisation du fric et de la frime. Tel est, pessimiste mais non résigné, à la
fois sombre et lumineux, le message laissé par Maurice Lever, que nous n’aurons
de cesse de ne pas laisser perdre.