Faut-il adhérer à l’Adelc (Association pour le développement de la librairie de création), comme vient de le faire Flammarion, pour se faire pardonner le coup de poignard dans le dos de la librairie que représente la vente en kiosque avec Le Monde des classiques de la philosophie des fonds Garnier-Flammarion et Aubier ? Dire que le « large public » n’a pas accès à Platon, Aristote, Descartes ou Voltaire est un gros mensonge qui n’abusera aucun lecteur des collections de poche existantes. Après les albums, les dicos, la BD, voici donc que la littérature générale fait son entrée, via les classiques, sur le marché de la vente couplée. Le vent de la modernité voulue par le Président Sarkozy vient bien d’Italie où la pratique est devenue courante, comme en divers pays de l’Est européen. Gageons qu’elle pourra, comme là-bas, s’appuyer sur l’« ouverture » de la pub télé au livre, voulue par le héros de Yasmina Reza et soupirant de Carla Bruni, grâce aux talents de « passeur » culturel de Teresa Cremisi dont Livres Hebdo du 14 décembre nous apprend que « si aujourd’hui Rousseau [lui] amenait ses Confessions ou ses Rêveries du promeneur solitaire, [elle] les publierai(t) en littérature, sans aucun doute. » On est rassuré que le doute ne soit pas permis.
Déjà, me recevant en tête à tête à l’automne 1980 à l’Élysée, le Président Giscard d’Estaing se plaignait que notre corporation vieillotte, podagre et cagneuse traînât tant les pieds pour s’ouvrir à la modernité et ne fît pas la part assez belle aux lumineuses et ripolinées grandes surfaces par rapport à nos librairies pénombreuses et vermoulues. Les invités du Président Sarkozy, ce lundi 10, ont entendu la même antienne à propos cette fois de la publicité du livre à la télévision, éminent instrument de modernité culturelle, comme chacun sait. Il est vrai que le raisonnement est imparable : la pub télé fera vendre mieux les best-sellers et ça fera moins d’annonces dans la presse écrite dont les pages « livres » crachent sur lesdits best-sellers. Quant à la grande émission littéraire promise à une heure de non moins grande écoute, on ne voit pas pourquoi y seraient invités autre chose que des best-sellers, puisque autrement cela ferait de la publicité gratuite aux average-sellers, voire aux worst-sellers, et dissuaderait les éditeurs de ne faire que des bests. Il serait d’ailleurs plus vite fait de décider que le droit d’y figurer serait payant, et de fondre ainsi promo et pub.
C’est ce que devait méditer la délégation, sommée de réfléchir dans les meilleurs délais, en redescendant l’escalier et en y croisant le colonel Kadhafi.