20 mai 2009

Vincent Ravalec, Nouvelles du monde entier



Ravalec_nouvelles_monde_entier  Un artiste fou courant autour du globe après des oreilles de Mickey. Un train presque fantôme reliant la Chine au Potala, en plein Tibet occupé. Une lettre de rupture portée par le vent, l’immeuble de Ginsberg, à New York, et le Joker qui raconte des histoires
horribles…
Vincent Ravalec redevient globe-trotter et les couloirs du temps entament la danse sur un air de fête foraine...
à l’heure où chacun peut s’envoler discount pour la jungle tout en restant branché sur sa seconde vie, celle de la toile, et que le monde immense, comme une bizarrerie, peut se réduire à rien, Vincent Ravalec met en scène des rencontres improbables, aussi réelles qu’impossibles, et fait surgir à travers les portes de l’imaginaire la magie propre au voyage.

18 mai 2009

Actualité de Raymond Roussel

Les Œuvres complètes de Raymond Roussel accueillent deux nouveaux titres :
 
En 1989,  un ensemble de manuscrits et de photographies, resté conservé plus de cinquante-cinq ans dans un garde-meubles de la Société Bedel, est déposé à la BNF.
En 1992, cet ensemble d'inédits est exposé pour la première fois à la BNF. Le catalogue d'exposition est présenté notamment par Annie Le Brun, Annie Angremy (responsable à l'époque du fonds Roussel au département des manuscrits), Patrick Bazantay et Patrick Besnier (ces deux derniers étant les organisateurs de la décade Roussel à Cerisy en 1991 et les fondateurs de la société Roussel). Tous quatre étant liés aux Œuvres complètes Pauvert-Fayard à ses débuts.
En 1993, un contrat était signé entre Jean-Jacques Pauvert représenté par la librairie Arthème Fayard, et la BNF pour publier quinze volumes des Œuvres complètes de Raymond Roussel, à partir de ces inédits.
    Les deux premiers volumes paraissaient en 1994.

Aujourd'hui, deux nouveaux volumes voient le jour : Impressions d'Afrique, tome VII et L'Allée aux Lucioles, Flio et Pages choisies, tome IX.

Les protagonistes qui restent liés à cette aventure exceptionnelle : 
 
-Jean-Jacques Pauvert : éditeur de la réimpression des Oeuvres de Roussel sous couverture rouge, publiées à l'origine chez Lemerre au début du siècle, et d'inédits en 1973.
-Annie Le Brun : connue notamment pour ses travaux sur Jarry ou Sade.
-Patrick Besnier : biographe de Jarry, qui a travaillé sur Mallarmé ou Rostand.

D'autres les ont rejoints : en général des universitaires, tel Jean-Philippe Guichon pour Impressions d'Afrique, qui ont passé des heures à déchiffrer les milliers de pages de manuscrits, dactylographies ou épreuves de Roussel à la BNF pour retranscrire ses variantes, ces fameux mots, phrases ou passages corrigés, modifiés ou raturés...

Ainsi, même si les Oeuvres de Roussel sont actuellement disponibles sur Gallica ou libres d'accès sur Internet, la spécificité de ces volumes, en dehors de leur " exhaustivité ", est due à l'édition critique établie à partir des inédits conservés à la BNF.



Rroussel1

Trois œuvres des années 1914-1918 occupent le neuvième volume de cette édition.
L'Allée aux lucioles est la dernière grande tentative romanesque de Raymond Roussel, condamnée à l'inachèvement par le désarroi et les contraintes militaires de 1914-1918 (Roussel était sous les drapeaux). Loin de la réalité sinistre de la guerre, le roman met en scène un moment glorieux de la civilisation occidentale : le séjour de Voltaire chez Frédéric II à Sans-Souci. L’épisode donne à Raymond Roussel l'occasion de jouer avec les plus grands noms de la science, de l'art et de la littérature. Les œuvres sont détournées, rêvées, réinventées en une parade brillante et fastueuse où paraissent Leibniz, Pigalle, Lavoisier et qui met en scène un bien curieux fragment « inédit » de Candide.
Récit plus bref, d'une noirceur extrême qui repose tout entier sur le malheur lié à l'amour charnel, le fragment connu sous le titre de Flio renoue avec le lyrisme tragique et la sauvagerie de Locus Solus. L'intensité caractéristique des romans de Roussel se déploie autour du personnage d’une fillette affrontée à la luxure.
Une anthologie établie par Roussel lui-même en 1918 à partir de ses deux grands romans (Impressions d'Afrique et Locus Solus) et jamais rééditée à ce jour, complète ce volume. En apparence légères, les modifications apportées à la lecture – en particulier les titres donnés à divers épisodes de Locus Solus – révèlent le regard de Roussel sur son œuvre. Cette anthologie qu'il destinait au plus vaste public lui apporta de nouveaux lecteurs, peu nombreux, mais qui comptaient André Gide et Jean Cocteau.






Rroussel2

Cette édition d’Impressions d'Afrique propose de rendre compte des nombreux états du manuscrit : d'où l'abondance de variantes et surtout de fragments inédits, parfois longs, qui renouvellent totalement la connaissance de ce roman. Ces inédits permettent de
comprendre la singularité d'un livre qui révèle autant la vision imaginaire d’un continent qu’un continent de l’imaginaire. Avant les surréalistes, Apollinaire, Duchamp, Picabia ont reconnu immédiatement l’importance décisive, lors des représentations, de la version théâtrale d' « Impressions d'Afrique », montée en 1912 par Roussel lui-même.
Evoquant Impressions d’Afrique, Robert de Montesquiou parlait d’un « ensemble scientifique, musical et abracadabrant. » Et nul doute, en effet, que ce livre recèle parmi les pages les plus poétiques et les plus déconcertantes à la fois que Raymond Roussel ait écrites. Voilà le lecteur embarqué dans une Afrique de fantasmagorie, à travers la représentation d’un sacre et l’histoire d’un théâtre perdu qui prend les dimensions du continent noir pour devenir le plus éblouissant music-hall des profondeurs.

 

13 mai 2009

Maurice Denuzière, l'Alsacienne

DERNIÈRE MINUTE:
Maurice Denuzière est l'invité d'honneur de la foire du livre de Saint-Louis (Alsace). Il sera présent lors de l'inauguration le vendredi 15 mai, à partir de 18 heures. Le samedi 16 mai  à 15 heures est prévue une rencontre autour de son dernier roman, L'Alsacienne. Maurice Denuzière dédicacera ses ouvrages sur le stand de la librairie Hartmann.

L'Alsacienne

9782213633985Mars 1875. Tristan Dionys, pianiste impécunieux, et Maximilien Leroy, juriste désinvolte, font connaissance devant la colonne Vendôme. Leurs pères, de camps
adverses, ont péri sous la Commune. Naît cependant entre eux une amitié indéfectible et, pour l’un, passionnée.
L’Alsace et la Lorraine devenues allemandes par la défaite de 1870, Paris accueille de nombreux réfugiés des provinces annexées. Tristan et Max, engagés dans une vie bohème, rencontrent Cléa, jeune Alsacienne. Naît alors un trio fantasque, soudé par une amitié amoureuse.
Scandale de Panama, affaire Dreyfus, incendies de l’Opéra-Comique puis du Bazar de la Charité, boulangisme, violences anarchistes, invention de l’automobile, érection de la tour Eiffel : le trio vit l’adolescence de la IIIe République au seuil d’un nouveau millénaire.


Extraits

Extrait 1

- Mon père a été tué par les versaillais, monsieur.

- Le mien, monsieur, par les communards.

- Alors, nous sommes quittes, monsieur.

Les deux jeunes hommes qui, au matin du 20 mars 1875, échangeaient ces propos, ne se connaissaient pas. Leurs réflexions avaient été spontanées, comme celles qui échappent parfois, entre inconnus, aux spectateurs d'une pièce de théâtre. On jouait ce jour-là, place Vendôme, la reconstruction de la colonne abattue, le 16 mai 1871, par les acteurs de la Commune. La vue des ouvriers, occupés à mettre en place les bas-reliefs de bronze restaurés, avait rappelé à ces passants leur semblable condition d'orphelin.

Tous deux, parisiens, jeunes et de haute taille, relevaient cependant de types sociaux différents. Celui qui venait d'assener en riant une conclusion cynique à l'accouchement sanglant de la IIIe République affichait l'assurance de qui sait tirer parti des circonstances. Solide charpente, visage épanoui, fine moustache cirée, bouche gourmande, il posait sur le chantier un regard ironique. On devinait le dilettante mondain, désinvolte et jouisseur, plaisant aux femmes. Des boucles brunes émergeaient de son chapeau melon marron glacé, couleur à la mode, comme son costume trois pièces et sa cravate en soie jacquard, récemment créée par Charvet.

Son interlocuteur d'occasion, mince et sec, telle la tige d'une plante grandie trop vite, paraissait, près du dandy athlétique, fragile, réservé, presque timide. Vêtu d'une redingote puce, démodée et pâlie par l'usage, il était de ceux dont les épaules se voussent prématurément. En revanche, il offrait un visage d'une beauté rare, quasi féminine. Traits fins et réguliers, nez légèrement busqué, aux ailes serrées, joues creuses, teint pâle, regard tilleul. La bouche étroite, mais bien modelée, s'entrouvrait en un sourire mélancolique, réponse au " nous sommes quittes ", un peu trivial, de l'inconnu. Des cheveux blonds, lisses et soyeux, assez longs pour couvrir les oreilles, complétaient le portrait d'un jeune romantique tel que l'imaginaient les lectrices de Musset et de Senancour. Il allait s'éloigner quand, plus audacieux, le fils du défunt communard le retint.

 

Extrait 2

– Le nom de Ricker me donne à penser que nous sommes peut-être chez le fameux fabricant de toiles peintes et d’indiennes de Cernay, dans le canton de Thann, souffla Max.

– En tout cas, la demoiselle Clémence est musicienne, dit Tristan.

Et il désigna, au fond du salon, un piano droit, pourvu de chandeliers de bronze. Sur le pupitre, une partition ouverte attestait que l’instrument n’était pas que décoratif, comme souvent dans les intérieurs bourgeois.

Dionys, dominant la curiosité qui l’eût incité à quitter son siège, pour lire le titre du morceau, attira l’attention de Max sur un portrait de femme en vêtements de deuil. La coiffe noire en papillon, ornée d’une cocarde tricolore, laissant déborder une opulente chevelure châtain aux reflets cuivrés, désignait une Alsacienne. Les deux amis convinrent que ce portrait de facture sobre, dépourvu d’effet pittoresque, illus­trait le souvenir d’une tragédie.

– Ce beau visage révèle un chagrin dominé, assimilé, mais inoubliable. Ce regard farouche et ces lèvres closes pronon­cent une condamnation sans appel, observa Tristan.

– Vous ne pouviez dire plus juste, monsieur, intervint M. Ricker, surprenant par un retour inopiné dans le salon les commentaires des curieux.

– Pardonnez notre indiscrétion, mais cette peinture capte le regard, monsieur.

– Vous êtes tout excusé. Cette toile est une bonne copie du tableau qu’un artiste alsacien, Jean-Jacques Henner[1], a peint à la demande de la veuve d’un autre Alsacien, mort en 70, mon ami Charles Kestner, industriel à Thann et élu républicain. L’original a été offert par Mme Kestner à Léon Gambetta[2], en qui tous les Alsaciens et tous les Lorrains placent désormais leur espérance. Du tableau de Henner, Jules Castagnary, critique d’art et conseiller d’État, a écrit dans Le Siècle du 31 juillet 1871 : « Ce n’est pas une Alsacienne, c’est l’Alsace. »

– Émouvante évocation des malheurs de votre province, en effet, dit Max.


[1] 1829-1905.

[2] Ce tableau, vendu par les héritiers de Gambetta à des descendants du peintre,figure, depuis 1972, au musée national Jean-Jacques Henner, 43, avenue de Villiers,Paris XVIIe. Ce musée, entièrement restauré, devrait être réouvert fin 2009. Henneravait acheté en 1921 cet atelier du peintre Édouard-Marie-Guillaume Dubufe (1853­1909), fils d’Édouard-Louis Dubufe et petit-fils de Claude-Marie Dubufe, tous troispeintres, notamment de portraits.


05 mai 2009

L'affaire Artaud au jour le jour

Artaud L’Affaire Artaud met en scène un poète maudit (Antonin Artaud), des manuscrits et dessins, une grande prêtresse (Paule Thévenin), une maison d’édition réputée (Gallimard), une famille (les Artaud-Malausséna), quantité de medecine men (Gaston Ferdière, Jacques Lacan, etc.), des intellectuels de renom (Jean Paulhan, François Mauriac, André Malraux, Jacques Derrida, Philippe Sollers, etc.), de grandes institutions (la Bibliothèque nationale de France, le Centre Georges-Pompidou, etc.), des avocats devenus de puissants hommes politiques (tel Roland Dumas).
Miroir de la vie intellectuelle des années 1948-2008, L’Affaire Artaud est aussi un feuilleton médiatique, les journaux (Combat, Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, La Quinzaine littéraire, etc.) ayant assuré une sulfureuse carrière posthume au poète, mort à Ivry en 1948.
L’histoire comporte des clans, des tribus, des gourous, des reliques, des magiciens et des illusionnistes. Entrée il y a vingt-cinq ans au cœur de l’Affaire, Florence de Mèredieu a participé à ses multiples rebondissements. Ce Journal ethnographique relate les événements, recense les documents et donne à voir ce que furent – en arrière-plan – les mœurs et les pratiques de ses différents protagonistes.

Florence de Mèredieu, écrivain et universitaire, auteur de fictions et de nombreux ouvrages sur l’art moderne et contemporain (Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne, Larousse, 1994-2008), sur Duchamp, Masson, Picasso, le pop art, les avant-gardes japonaises, etc.
En 1994-1995, elle adresse au Monde et à Libération deux Lettres ouvertes (jamais publiées) sur l’Affaire Artaud. Elle consacre six ouvrages au poète, dont Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris, (Blusson, 1984 et 2008) et une biographie: C’était Antonin Artaud (Fayard, 2006).

Pour en savoir plus, consultez
le blog de Florence de Mèredieu

30 avril 2009

Braitberg, Un juif impossible - à paraître chez Fayard le 6 mai 2009

Braitberg C’est compliqué d’être juif. Surtout quand on ne l’est pas.
Mon père a cru protéger sa descendance en mettant fin à sa lignée juive dans le ventre d’une non-juive. Ce faisant, savait-il combien il me serait difficile de devenir un homme ?
S’appeler Jean-Moïse Braitberg sans être juif, c’est à la fois un destin et un pied de nez ! Cela crée des obligations et des dénégations.
Coincé entre identité et humanité, j’ai convoqué les fantômes qui m’habitent pour témoigner au tribunal de mon histoire :
un père juif rebelle au judaïsme, amateur de bon vin et de belles femmes ; une mère protestante qui aimait la terre entière à l’exception de ses enfants ; un oncle déporté devenu tortionnaire. Et puis une jeunesse dont je voudrais encore semer les paroles
de révolte, malgré le murmure assourdissant des six millions qui n’ont jamais cessé de se taire. Alors c’est aux survivants qu’il me faut désormais survivre. Tant pis pour les bons sentiments. Le peuple me fait peur, les femmes m’écorchent vif, le devoir de mémoire me dégoûte, les religions me désespèrent, le sionisme me consterne. Et pourtant, sur la rage écumante des vagues de colère scintille l’étincelle tendre de l’amitié, la lueur d’une fraternité rêvée et le refus de toute forme de souff rance.

J.-M. B.

Après L’enfant qui maudit Dieu, Jean-Moïse Braitberg poursuit son oeuvre dans la veine de l’autobiographie contestataire et du réquisitoire drôlatique contre l’intolérance.



Braitberg_juif_impossible En 2006, Jean-Moïse Braitberg faisait son entrée sur la scène littéraire avec un premier roman remarqué. Loué pour sa « verve tendre et caustique » par Le Nouvel Observateur, intronisé « petit chef-d’œuvre hilarant » par Réforme et qualifié par Libération de « délicieux et acide », L’enfant qui maudit Dieu (Fayard) utilisait l’innocence impitoyable du regard enfantin pour fustiger, par la dérision, la folie souvent criminelle des adultes.

Il faut dire que les tendres rives de la Dordogne où elle s’est établie ont été transformées par la famille de l’écrivain en véritable Babel miniature. Père juif, mais laïque. Mère protestante, mais bigote. Oncle rescapé des camps. Grands-parents paternels disparus dans leur enfer. Grand-père maternel huguenot, sage et juste comme Salomon. Depuis toujours, Jean-Moïse Braitberg est ballotté d’un devoir de mémoire à un autre. Le dimanche midi, à la table familiale, on parle Shoah et dragonnades, antisémitisme et Edit de Nantes. Comment vivre dans tout ça ? Profiter des longs couchers de soleil sur la rivière ? Apprendre à pêcher ? Grandir, s’émouvoir, parler aux jeunes filles sans se demander si elles sont juives ou goy, papistes ou calvinistes ? Alors l’enfant maudit Dieu, pour tenter désespérément de se réconcilier avec les hommes.

Les histoires évoquées par les survivants n’ont pas seulement accompagné  l’enfance de Jean-Moïse Braitberg, l’investissant d’un impossible devoir de vengeance envers le fanatisme et la cruauté. Ils ont mis pour toujours sa sensibilité en éveil. Et si le monde s’accommode vaille que vaille de la fatalité du mal, Jean-Moïse Braitberg, lui, n’y parvient pas. Son cœur déborde d’un sentiment en voie de disparition dans nos sociétés engoncées dans le politiquement et le médiatiquement corrects: l’indignation. Elle est à son comble lorsque l’Etat écrase Gaza sous les bombes tout en se protégeant de la réprobation morale derrière la mémoire de la Shoah. L’écrivain adresse alors une lettre ouverte au président israélien pour que soit effacé du mémorial de Yad Vashem le nom de son grand-père. Il ne supporte plus qu’un Etat ni pire ni meilleur qu’un autre s’autoproclame concessionnaire exclusif de la mémoire d’un crime commis contre l’humanité tout entière. Cette lettre suscitera des réactions dans le monde entier. Plus de huit mille pages lui sont consacrées sur Internet.

 

Un juif impossible

 

Pour affirmer sa liberté à l’égard de toutes les croyances, toutes les appartenances, toutes les dettes de mémoire, Jean-Moïse Braitberg renoue avec le genre littéraire de l’autobiographie contestataire, où tout ce qui façonne un homme, l’enfance, l’influence des adultes, leurs recommandations et leurs conseils, leur maladif besoin d’inculquer à leurs filles et leurs fils ce qu’ils ont l’illusion de savoir de la vie et du monde, n’est raconté que pour être mieux balayé. Afin que dans la mémoire désencombrée ne resplendissent que les visages des êtres aimés et la lumineuse certitude d’un désespoir assumé.

Mélange baroque de tendres souvenirs et d’imprécations violentes, de rage et de mélancolie, Un juif impossible fait tenir ensemble une condamnation sans appel de tous les fanatismes digne des plus grands rhéteurs et le chant d’une déchirure intime digne des plus grands poètes. Car c’est dans la chair de l’écrivain que s’affrontent les passions aveugles, résonne l’éclat des guerres, brûle le feu de la haine, mais que brillent aussi les reflets du vin doux ou le sourire d’une femme.


Extraits

 

C’est compliqué d’être juif. Surtout quand on ne l’est pas. Je sais, vous pensez : « Encore une histoire de juifs ». A-t-on encore quelque chose à apprendre sur les juifs ? Ne nous cassent-ils pas déjà assez les pieds avec leurs vieilles rengaines et leurs persécutions ? Vous avez raison. On en a assez entendu. On les a assez entendus. Et puis est-ce que vous êtes responsable ? Ce n’est pas votre faute si les juifs compliquent tout. Ils ne peuvent rien faire comme vous – sauf si vous êtes juif vous-même. Et encore – À force, ça lasse. Ca crée de la rancœur. On voudrait bien passer à autre chose. Tiens, pour changer, je vais vous raconter une histoire de Zoulous. Ils sont sympas les Zoulous. Eux aussi ont leurs problèmes, leurs persécutions, leurs guerres.

Alors voilà, c’est l’histoire de deux zoulous qui se rencontrent dans la rue et Yitzhak demande à Moshe : « Quand est-ce que ton fils va faire sa bar mitzva ? » Alors l’autre lui répond… Bon d’accord, on n’en sortira pas. Les juifs sont un problème. Leur problème ! Mais aussi et avant tout mon problème. Voilà ce dont il s’agit : un jour j’ai appris que je n’étais pas juif. Je devais avoir dans les quatorze ans. Nous roulions vers Paris, Jacques et moi. Pour passer le temps, j’énumérais les juifs célèbres que j’admirais : Karl Marx, Groucho Marx, Trotski, Pierre Dac… Et, tout à coup, Jacques me dit : « Tu sais, ne t’imagine pas que tu es juif, puisque ta mère ne l’est pas. C’est comme ça chez nous, c’est par la mère que ça se transmet. » Comme dans un film avec de Funès, la DS s’est soudain fendue en deux, nous séparant mon père et moi. Assis à la « place du mort », je poursuivais seul ma route, à toute allure, sans guide. Et depuis, je traverse la vie en roue libre, sans direction et sans repère. Attendant la voix qui me dira « Sois rassuré, tu n’est pas juif mais tu es tout de même un homme. Tu ne fais pas partie du peuple juif, mais le peuple juif fait à jamais partie de toi. »

 

Un juif impossible, Fayard, 2009.

 

On prétend que chacun, quoi qu’il fasse et devienne, compte toujours dans sa langue maternelle. Partout où je suis allé dans le monde, de Vladivostok à Tanger et de New York à Johannesburg, j’ai toujours compté les distances à partir de Sainte-Foy. Vingt kilomètres, c’est la distance de Sainte-Foy à Bergerac. Trente kilomètres, c’est le trajet de Sainte-Foy à Libourne. Il n’y a que dix kilomètres qui séparent notre maison de Sainte-Foy de notre maison de Vélines. Et il y a environ quarante cinq kilomètres entre Sainte-Foy-la-Grande et Marmande.

Pourquoi n’ai-je jamais quitté cette petite ville ? Pourquoi tout ce qui se passe en moi dans mes nuits et dans mes jours se déroule-t-il là-bas ? Pourquoi ses rues, ses venelles, ses places, les platanes de ses allées, son champ de foire, les pavés de ses quais qui filent le long de la Dordogne, les martinets qui piaillent dans la clarté orange des soirs de juin, sont-ils mon sang, mes veines, mon cœur, mes paroles.

Tout se passe là. Je suis né-mort là où j’ai tenté de vivre.

 

Un juif impossible, Fayard, 2009.

 

Jacques détestait la religion mais c’était un vrai yiddischman. Par tous les pores de sa peau, il transpirait l’odeur âcre des réunions de l’Hachomer Atzaïr, la jeune garde des juifs socialistes et sionistes, qui, en Pologne, marchait au pas, foulard rouge sur chemise bleue, et sonnait du clairon lorsque, dans les bois, on hissait le drapeau du futur état juif socialiste de Palestine. Comme en Allemagne à la même époque, où Hitler et les SS encourageaient les sionistes à brandir la bannière à bandes et étoile bleues pour bien montrer qu’ils formaient un peuple distinct de la nation allemande. Normal. Le sionisme est le revers de l’antisémitisme. D’un côté, les antisémites disent aux juifs : « Fichez le camp, vous êtes inassimilables, rentrez chez vous en Palestine ! » De l’autre, les sionistes proclament : « Nous sommes un peuple à part. Nous ne devons pas nous mélanger aux autres. Pour conserver la pureté de notre sang et de nos traditions, respecter pleinement la religion de nos pères, nous devons retourner sur la terre de nos ancêtres. » Mais de quels ancêtres s’agit-il ? Existe-t-il un seul juif au monde pouvant prouver qu’il descend de gens ayant vécu voici deux mille ans en Palestine ? Et quand bien même cela serait, quel droit peut-on fonder sur des morts devenus poussière ? Qui sont nos ancêtres et surtout, que leur doit-on ? Où est écrite la loi proclamant que nous tirerions des droits de personnes qui nous ont précédé en différents pays voici trois cents, trois mille ou trois cent mille ans, ce qui est la même chose puisque la mort abolit le temps et l’espace ? Un jour, un jeune juif d’une trentaine d’années m’a dit « Ne savez vous donc pas que nous sommes en exil depuis 2000 ans ? »

« Eh bien vous ne faites pas votre âge » lui répondis-je !

 

Un juif impossible, Fayard, 2009.


 

 

Lettre ouverte ou président de l’Etat d’Israël (Le Monde, 28 février 2009)

 

Monsieur le Président de l'Etat d'Israël, je vous écris pour que vous interveniez auprès de qui de droit afin que l'on retire du Mémorial de Yad Vashem dédié à la mémoire des victimes juives du nazisme, le nom de mon grand-père, Moshe Brajtberg, gazé à Treblinka en 1943, ainsi que ceux des autres membres de ma famille morts en déportation dans différents camps nazis durant la seconde guerre mondiale. Je vous demande d'accéder à ma demande, monsieur le président, parce que ce qui s'est passé à Gaza, et plus généralement, le sort fait au peuple arabe de Palestine depuis soixante ans, disqualifie à mes yeux Israël comme centre de la mémoire du mal fait aux juifs, et donc à l'humanité tout entière.

Voyez-vous, depuis mon enfance, j'ai vécu dans l'entourage de survivants des camps de la mort. J'ai vu les numéros tatoués sur les bras, j'ai entendu le récit des tortures ; j'ai su les deuils impossibles et j'ai partagé leurs cauchemars.

Il fallait, m'a-t-on appris, que ces crimes plus jamais ne recommencent ; que plus jamais un homme, fort de son appartenance à une ethnie ou à une religion n'en méprise un autre, ne le bafoue dans ses droits les plus élémentaires qui sont une vie digne dans la sûreté, l'absence d'entraves, et la lumière, si lointaine soit-elle, d'un avenir de sérénité et de prospérité.

Or, monsieur le président, j'observe que malgré plusieurs dizaines de résolutions prises par la communauté internationale, malgré l'évidence criante de l'injustice faite au peuple palestinien depuis 1948, malgré les espoirs nés à Oslo et malgré la reconnaissance du droit des juifs israéliens à vivre dans la paix et la sécurité, maintes fois réaffirmés par l'Autorité palestinienne, les seules réponses apportées par les gouvernements successifs de votre pays ont été la violence, le sang versé, l'enfermement, les contrôles incessants, la colonisation, les spoliations.

Vous me direz, monsieur le président, qu'il est légitime, pour votre pays, de se défendre contre ceux qui lancent des roquettes sur Israël, ou contre les kamikazes qui emportent avec eux de nombreuses vies israéliennes innocentes. Ce à quoi je vous répondrai que mon sentiment d'humanité ne varie pas selon la citoyenneté des victimes.

Par contre, monsieur le président, vous dirigez les destinées d'un pays qui prétend, non seulement représenter les juifs dans leur ensemble, mais aussi la mémoire de ceux qui furent victimes du nazisme. C'est cela qui me concerne et m'est insupportable. En conservant au Mémorial de Yad Vashem, au cœur de l'Etat juif, le nom de mes proches, votre Etat retient prisonnière ma mémoire familiale derrière les barbelés du sionisme pour en faire l'otage d'une soi-disant autorité morale qui commet chaque jour l'abomination qu'est le déni de justice.

Alors, s'il vous plaît, retirez le nom de mon grand-père du sanctuaire dédié à la cruauté faite aux juifs afin qu'il ne justifie plus celle faite aux Palestiniens. Veuillez agréer, monsieur le président, l'assurance de ma respectueuse considération.

 

Jean-Moïse Braitberg

 


 

A propos de L’enfant qui maudit Dieu (Fayard, 2006)

 

            « Pure merveille d’humour et d’amour. » – Le Figaro magazine..

 

             « Intelligent, faussement naïf et drôle. » – Livres Hebdo.

 

« Ecrit avec un ton à la Emile Ajar. » – La Croix.

 

« Le talent de traiter de choses graves avec humour. » – La quinzaine littéraire.

 

 

 

L’enfant qui maudit Dieu : extrait

 

Pour l’oncle Hubert, qui, bien que protestant, ne lit pas souvent la Bible, il est primordial que je mange du lièvre. Il pense en effet que, si j’ingère le sang de la bête des belles forêts françaises, peut-être cela effacera-t-il en moi la trace du Juif polonais qui est venu souiller sa lignée par la mésalliance de sa nièce. Mais il peut bien penser ce qu’il veut. Je sais, moi, que, malgré ses ancêtres huguenots qui ont enduré les dragonnades et les persécutions catholiques, l’oncle Hubert est un lâche. S’il fait à présent le tartarin avec son lièvre, ça ne l’empêche pas, quand il a un coup dans le nez à la fin des repas de famille, de raconter qu’une fois, pendant les combats de la Grande Guerre, alors que ses copains montaient se faire hacher par les mitrailleuses boches, il s’est planqué dans un trou et a chié dans son froc. Comme il était le seul survivant de son escouade, on lui a donné la médaille militaire avec citation pour acte de bravoure.

 

 

 

24 avril 2009

Queffélec, à propos de la Puissance des corps

Puissance des corps

27 août 2013.
Sur la plage du Trez-Hir un enfant disparaît. On l’appelle Popeye, il a neuf ans. Pour le colonel Rémus, quarante-cinq ans, son responsable légal, il ne peut s’agir que d’un rapt. Le colonel a des ennemis. Il dirige au nom du Président une police parallèle, Les Chats maigres, spécialisée dans la fraude alimentaire. Il a femme, maîtresse, petites amies d’un soir, pas toujours animées des meilleurs sentiments…
Avec l’enlèvement de Popeye, il découvre qu’il est un homme bien seul, bien fragile en dépit des apparences. Retrouver l’enfant, il n’a plus d’autre but. Trop en vue, il engage Onyx, vingt-sept ans, une rusée renarde autrefois chez Greenpeace. Elle a changé, en deux ans, mais Rémus n’a jamais oublié son parfum…

16 avril 2009

William Blake au Petit Palais et chez Fayard!

Pour la première fois en France, le Petit Palais présente une rétrospective très complète de William Blake, le plus romantique des peintres anglais. Initiée par le musée de la Vie romantique, cet hommage veut rendre justice à celui qui fut à la fois un poète visionnaire et un graveur d’exception.  Près de deux siècles après sa mort, Blake s’inscrit au sommet du génie britannique. Quelque 130 œuvres, exceptionnellement prêtées par les principaux musées d’outre manche, affirment l’intensité de son inspiration, applaudie en France par André Gide avant André Breton et les surréalistes.


William Blake (1757-1827) est bien connu du public comme dessinateur, graveur, peintre, aquarelliste; le succès renouvelé des expositions de la Tate Gallery l’atteste. La variété des œuvres picturales séduit chez cet artiste proche de Henry Fuseli, à mi-chemin entre le «gothique» et le fantastique selon Goya, qui a en outre illustré la Bible, Dante, Shakespeare ou Milton.
Mais Blake est aussi un poète considérable qui –fait assez exceptionnel– a lui-même illustré ses œuvres poétiques. Certes, «innocence et expérience», ou Le Mariage du ciel et de l’enfer ont toujours été associés à Blake; cependant cela a conforté sa réputation de naïf ou d’illuminé pour de mauvaises raisons, car l’essentiel de l’œuvre poétique est demeuré fort longtemps méconnu, voire même pratiquement inédit.

BlakeCet ouvrage propose un portrait qui s’efforce d’être complet, avec une biographie, restituée à partir des faits connus, des journaux, lettres, anecdotes dont on dispose, une introduction à l’ensemble des œuvres picturales ou poétiques, sans les amputer de la moitié d’entre elles, et en s’interrogeant sur les rapports que gravure et écriture (la plume et le burin) entretiennent. Songeons que la plupart des poèmes sont publiés sans les illustrations avec lesquelles Blake les a conçues, alors qu’il s’agit d’un double texte, pictural et verbal, quelquefois sur la même page.
Le grand prêtre James Joyce fut l’un des premiers à exhumer et à utiliser cette œuvre singulière. Les titres étranges ou insolites (Urizen, Ahania, Thel, L’Amérique, Tiriel, Milton, Jérusalem) nous font découvrir hommes, femmes, enfants –un univers humain appréhendé dans sa gloire et sa boue, entre abjection et sublime, véritable archipel avec ses bas-fonds, ses coraux, ses écumes, ses vagues successives– Jésus selon Blake y émergeant en surimposition.
Présenter Blake comme un précurseur ou un «pré-romantique» n’a plus guère de sens. Son œuvre s’impose comme un roc sur un océan, énigmatique et d’une troublante immédiateté.

Armand Himy, professeur émérite de l’Université Paris-X, a enseignéla littérature anglaise et américaine en France et à l’étranger. Ses travaux comprennent des études sur Milton (Milton, Fayard, 2003), les poètes métaphysiques anglais, le puritanisme ainsi que des traductions dont une édition bilingue du Paradis perdu, et des nouvelles américaines contemporaines.

02 avril 2009

Combat de l'amour et de la faim de Stéphanie Hochet, prix Lilas 2009

hochet stéphanie - combat de l'amour et de la faim « Un tour de force qui met le lecteur délicieusement mal à l’aise. »
Blaise de Chabalier, Le Figaro littéraire

« Fascinant roman que ce Combat de l’amour et de la faim, dans
lequel le lecteur se glisse comme dans un livre de Steinbeck ou
de John Fante, embarqué dans l’austérité âpre de cette
Amérique d’avant la grande crise. »
Nathalie Dupuis, Elle

« Ni masque ni costume : le roman de Stéphanie Hochet n’est
pas un roman français déguisé. Cet écrivain-là avait vraiment
besoin des États-Unis pour son drame, comme d’autres de
l’Antiquité pour leurs tragédies. »
Nils C. Ahl, Le Monde des livres

« Cette histoire prenante est un regard formidablement posé sur
la société américaine et le racisme des années vingt. »
Brigitte Kernel, Femme Actuelle

« Un très beau roman fait de désir et de miel noir. »
Amélie Rouher, Le magazine des livres

« Stéphanie Hochet nous donne l’un des meilleurs livres de la
saison. »
Emmanuelle de Boysson, Marie Claire

20 mars 2009

Colloque Soljénitsyne, Collège des Bernardins, 19 mars 2009

Les Invisibles : c’est ainsi qu’Alexandre Soljénitsyne, dans ses mémoires littéraires, désigne, pour leur exprimer sa gratitude, celles et ceux qui, dans la prison communiste aux dimensions d’un continent, l’aidèrent à élaborer son œuvre, à la protéger, la reproduire avec les moyens du bord, la cacher, l’acheminer là où elle devait l’être, et ce, parfois au péril de leur vie, en tout cas au risque de l’arrestation et du bagne.

Comment appeler celles et ceux dont je voudrais saluer, dès l’ouverture de ce colloque, l’aide qu’ils apportèrent à la diffusion et à la défense de l’œuvre de Soljénitsyne, en russe et dans les autres langues, dans ce qu’il était alors convenu d’appeler le « monde libre », libre d’une liberté qui n’était pas toujours synonyme de civilisation, mais où sévissaient aussi çà et là l’intolérance, la félonie, le piratage, le laisser-aller, l’inconstance, les effets de mode, sans oublier l’action des sous-marins de la guerre froide et les retournements de transfuges prêts à sacrifier leur âme pour une prébende… ?

Oui, à côté de celles et ceux de là-bas, femmes et hommes de l’ombre, comment appeler celles et ceux d’ici, souvent gens de la pénombre, éditeurs, traducteurs, essayistes, critiques, conseillers juridiques et financiers, qui, chacune et chacun dans son domaine, contribuèrent à faire que l’œuvre ne soit pas étouffée, dénaturée, trahie comme elle aurait maintes fois risqué de l’être ? Comment appeler ces modestes, ces besogneux, ces dévoués, ces fidèles, ces fervents ? J’aime l’idée qu’autour de l’œuvre et de son auteur ils aient formé une famille et que le temps, pour l’avoir hélas clairsemée, ne l’ait ni distendue, ni dissoute, comme le montre la présence de nombre de ses membres réunis au sein de ce colloque.

Au premier rang de la défense d’une œuvre d’écrivain vient le travail éditorial dans la langue originelle, et en tête de cette famille, on me permettra de citer et saluer ici deux noms.

D’abord le vôtre, chère Natalia, dont Alexandre Issaïevitch écrit, dans ses Esquisses d’exil : « Avec une telle collaboratrice, rassembler et imprimer ses œuvres est un pur bonheur… D’habitude, ceux qui effectuent la composition de vos œuvres sont de lointains typographes, et il ne vous reste plus alors qu’un texte auquel on ne peut rien retoucher. Chez nous, elles naissent sous nos yeux, page après page, c’est Alia qui me les apporte ou les fait porter par les enfants en portions quotidiennes pour une toute dernière relecture… Elle ne m’aidait pas simplement à faire chaque fois un nouveau livre, et à le faire mieux, elle participait de cœur à chaque volume, avec passion… »

En URSS, puis à Zurich, puis dans le Vermont, et après le retour en Russie, c’est vous, Natalia, qui avez su créer autour de l’écrivain les conditions qui lui ont notamment permis de mener à bien l’énorme entreprise de La Roue rouge et l’édition révisée des Œuvres complètes. Vous y avez longtemps été aidée par votre regrettée mère, et par vos enfants, et ceux qui ont eu le rare privilège de vous rendre alors visite gardent en mémoire le spectacle d’une famille industrieuse, adonné tout entière à l’élaboration d’une œuvre et à sa transmission.

D’amont en aval vient aussitôt un deuxième nom, celui de Nikita Struve. Sa base est à Paris, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, aux Éditeurs Réunis – à ne surtout pas confondre avec les Éditeurs Français Réunis, maison d’édition disparue, jadis liée au Parti communiste – où il publie notamment la revue Le Messager orthodoxe. Toutes les strates de l’émigration russe viennent s’y approvisionner en classiques russes et en ces œuvres issues du Samizdat qu’on y publie. Lorsque le premier tome en langue russe de L’Archipel du Goulag y paraîtra, en décembre 1973, on dit que des marins soviétiques en escale dans un port de l’Atlantique s’en seraient procurés des exemplaires et que cette édition sur papier bible se serait retrouvée à Moscou quelque 72 heures plus tard… On aurait pu penser que la chute du Mur et la libéralisation de la vie intellectuelle en Russie aurait amené Nikita à considérer son œuvre comme accomplie. Eh bien non ! Il a accompagné l’éclosion d’une édition libre dans la Russie rendue à elle-même, et au lieu de n’avoir plus de champ d’action, il en a désormais deux. Sa double culture, son désintéressement, sa modestie, sa fidélité, son aptitude bien française à dédramatiser les emballements slaves, en ont fait l’indispensable truchement et le modérateur à qui l’on doit aussi l’initiative et l’organisation de ce colloque. Dans tout cela, Nikita a été assisté par ses proches et une poignée de collaborateurs parmi lesquels je tiens à saluer Nathalie Schmemann qui nous a aidés, par sa longue et patiente collaboration, au suivi et à la gestion des traductions de l’œuvre à travers le monde, tâche où elle a investi tout son sérieux, son dévouement et sa bonne humeur.

On dit que les éditeurs sont les passeurs des œuvres. Je corrigerai en disant que s’ils arment l’embarcation et la poussent à l’eau, les vrais passeurs, en littérature étrangère, sont les traducteurs. Une œuvre aussi colossale que celle d’Alexandre Soljénitsyne ne pouvait que susciter nombre de vocations et de dévouements, même si le volume sans égal de certains textes, leurs spécificités lexicales et syntaxiques en firent reculer plus d’un. Permettez-moi de citer ici ces audacieux par ordre d’entrée dans l’aventure : Léon et Andrée Robel, Jean et Lucie Cathala, Georges et Lucile Nivat, Michel et Alfreda Aucouturier, Jean-Paul Sémon, le Père Maréchal, Louis Martinez, Yves Hamant, Anne Kichilov, Dimitri Sesemann, Alain Préchac, Georges Philippenko, Françoise Lesourd, mais aussi Nikita Struve lui-même, bien sûr, et j’ai réservé pour la fin de cette énumération un couple qui aura consacré au jour d’aujourd’hui 35 ans de sa vie à la traduction française de ce que Georges Nivat appelle, dans son récent essai, les deux grands « massifs » de l’œuvre soljénitsyenne : L’Archipel du Goulag et La Roue rouge, avec, pour plusieurs nœuds de celle-ci, le concours stimulant et d’une rare qualité esthétique d’Anne Coldefy-Faucard : je veux parler des Johannet, Geneviève et José. Lui, José, capable de vous réciter par cœur la Table des Rangs d’Ancien Régime, les dates des Doumas dans les deux calendriers, de convertir de tête les verstes, les sajènes, les pouds, les dessiatines, de vous donner sans les mélanger les recettes du koulébiaka (pâté de poisson et de chou) aussi bien que du koulitch (gâteau de Pâques), ou de vous faire la différence entre les groupuscules radicaux des otzovistes, des ultimatistes et des vpérédistes. Elle, Geneviève, progressant sans vaciller dans la compréhension et le mouvement du texte, en épousant toutes les audaces, tordant la phrase et néologisant au besoin, refusant l’à peu près, le contournement ou la dilution de la difficulté, aussi exigeante qu’intègre et persévérante. José n’est malheureusement pas en état d’être des nôtres. Geneviève participera à une des tables rondes. Tous deux mettent la dernière main à l’édition française d’Avril 17. Je les salue affectueusement.

Oh, à côté de cette famille, grande serait mon envie d’énumérer la cohorte des lâches, des perfides, des vrais ennemis et des faux amis qui, un demi-siècle durant, continûment ou par intermittences, s’attachèrent à dénigrer, défigurer, dénoncer et démolir l’œuvre de Soljénitsyne, pour stigmatiser en lui tantôt le pourfendeur de l’allié soviétique dans les combats d’hier, celui de la patrie du prolétariat mondial, tantôt un nostalgique du knout et de la cravate à Stolypine, tantôt un antisémite notoire, tantôt, dans un autre registre, le grand écrivain fourvoyé dans la basse polémique, tantôt le piètre écrivain massacrant de trop grands sujets. Par compassion, je m’abstiendrai de tirer leurs noms des toiles d’araignée dont l’oubli les a enrobés. Mais je ne peux pas non plus souligner, pur continuer de m’en offusquer, le silence et l’indifférence frileuse du milieu politique français dont pas plus de trois figures se portèrent au-devant de l’écrivain pour le saluer, lors de ses passages à Paris, comme s’ils avaient craint la contagion de son courage et le verdict de sa lucidité.

J’adresserai néanmoins un discret bravo à la majorité disparate du Conseil de Paris qui a voté l’an dernier une délibération pour qu’à une place ou une artère de la capitale soit donné le nom de l’écrivain. La tenue de ce colloque aurait été une belle occasion d’en dévoiler la plaque. On a négligé d’y penser. Espérons que par une facétie de l’Histoire, avec la création d’un Grand Paris la rue choisie ne passera pas par Montrouge ou le Kremlin Bicêtre…

Mesdames et Messieurs, si ce Colloque, après celui de Moscou en décembre dernier, se tient dans ce pays, j’ai la faiblesse de penser que l’accueil réservé par la France à l’œuvre d’Alexandre Issaïevitch y est cependant pour quelque chose. Ce pays est actuellement le seul au monde où l’œuvre est en passe d’être intégralement traduite, si je mets à part certains textes de publicistique et les travaux d’histoire et de critique littéraires. Il va de soi que nous emploierons les moyens et les forces qui nous restent à parachever ce travail afin que la postérité dispose la totalité de l’œuvre dans la version et la présentation le plus satisfaisantes possibles.

Si je parle ici de la postérité, c’est qu’on a trop vite dit que l’auteur de L’Archipel du Goulag et de La Roue rouge, pour avoir sans nul doute été l’écrivain majeur de la seconde moitié du XXe siècle, en serait resté comme prisonnier, et que la charnière entre les deux millénaires aurait rabattu sur lui le vantail du passé. Jugement téméraire ! Qui, à l’orée du siècle nouveau qui nous promettait la fin de l’Histoire et une croissance sans limites, aurait prédit l’attentat du 11 septembre, la prolifération des massacres de masse, les menaces planant sur ces dons vitaux de la Nature que sont l’eau potable, l’air respirable, un climat clément ? qui eût prédit la crise mondiale actuelle dont nul n’est capable aujourd’hui de discerner la fin ni quels monstres nouveaux elle peut enfanter, voire quels monstres anciens ressusciter ?

Ces générations futures qui, par notre faute, vivront plus mal, que nous aurons laissé couvertes de nos dettes, victimes de nos négligences et de notre insatiabilité, sans repères spirituels ni moraux, comme elles auront besoin de se replonger dans les leçons du passé pour y déchiffrer les directions respectives de l’abîme et de l’espoir !

Des repères… Enfant formé par l’Église, je me rappelle ces trois actes de foi, d’espérance et de contrition qu’on nous inculquait jadis entre les Dix Commandements et le Confiteor. L’architecture et l’esprit des lieux inspirant la forme de ma conclusion, permettez-moi de puiser dans les textes magistraux écrits par Soljénitsyne au plus fort de son combat contre l’Ogre totalitaire, ces quelques maximes de vie à notre usage et à celui de nos descendants :

-       Dans le mensonge ne vivras pas. Le mensonge refuseras. Au mensonge ne participeras pas. Ne diras pas ce que tu ne penses pas.

-       L’amour du vrai ne sacrifieras pas à ta popularité  ni à ton intérêt.

-       Ta patrie tu aimeras et ne porteras jamais les armes contre elle, mais l’insatiable amour que tu lui voues te donnera le droit de la souffleter et de l’inciter au repentir.

-       Plutôt que de songer à conquérir ou morigéner le monde, ton âme soigneras, tes enfants éduqueras, ta maison aménageras.

-       L’humilité tu cultiveras, qui est le contraire de la soumission et de la servilité.

-       Le coupable chercheras en toi-même avant de vouloir le débusquer chez autrui.

-       Des phénomènes sociaux et nationaux tu jugeras à l’aune des catégories de la vie spirituelle et de l’éthique de l’individu.

-       Tu n’auras pas peur.

-       L’Histoire, c’est toi. C’est à toi et à nul autre de charger sur ton échine et de porter hors de la nuit ce que tu espères et attends. Si tu ne construis pas toi-même la société à laquelle du aspires, tes yeux jamais ne la verront.

 

Claude Durand

19 mars 2009

20 février 2009

Rencontre avec Juan Goytisolo

        La Maison des écrivains et de la littérature et

Les éditions Fayard  vous invitent à rencontrer

 

Dans le cadre du cycle « Les Samedis littéraires au Petit Palais »

 

Samedi 28 mars 2009, 14h30 – 17h

 

JUAN GOYTISOLO

Avec 

    Aline Schulman, Yannick Llored, Julian Rios, Guy Scarpetta

 

 

A l’auditorium du Petit Palais Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

Avenue Winston Churchill – Paris 8 - Métro Champs-Elysées Clémenceau

Entrée libre dans la limite des places disponibles

 

 

Né à Barcelone en 1931, intellectuel engagé, opposé au franquisme, Juan Goytisolo s’est très tôt exilé à Paris. De 1969 à 1975, il enseigne la littérature dans les universités de Californie, Boston et New York. Aujourd’hui installé à Marrakech, il est devenu un critique implacable de la civilisation occidentale. Auteur d’une vingtaine de romans et de nombreux essais, il a reçu en 1985 le Prix Europalia pour l’ensemble de son œuvre, le Prix Octavio Paz en 2002, le Prix Juan Rulfo en 2004 et, en novembre 2008, le prestigieux Prix national des Lettres espagnoles.

Son roman poétique Makbara vient d’être réédité aux éditions Fayard.

 

Au cours de cette rencontre, il fera quelques lectures en espagnol que la traductrice Aline Schulman lira ensuite en français, elle lira aussi des extraits de Makbara. Il s’entretiendra avec Yannick Llored, universitaire, qui publie en mars, aux  Presses Universitaires du Septentrion à Lille, un ouvrage consacré à l’œuvre de Juan Goytisolo et intitulé Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire ; puis il dialoguera avec les écrivains  Julian Rios et Guy Scarpetta.

 

Maison des écrivains et de la littérature  

67, Bd de Montmorency 75016 Paris

www.maison-des-ecrivains.asso.fr