Des nouvelles d'Alexandre Soljénitsyne
Les Éditions Fayard viennent d'acquérir les droits mondiaux d'une grande biographie (900 pages) d'Alexandre Soljénitsyne qui vient de paraître à Moscou l'année des 90 ans de l'auteur de L'Archipel du Goulag.
Les Éditions Fayard viennent d'acquérir les droits mondiaux d'une grande biographie (900 pages) d'Alexandre Soljénitsyne qui vient de paraître à Moscou l'année des 90 ans de l'auteur de L'Archipel du Goulag.Vendredi 13 juin 2008, Maison de l’Amérique latine, soirée d’hommage à Alain Robbe-Grillet
Nous voici assemblés, survivants ou croyant l’être, pour évoquer l’omniprésence d’un disparu qui du brevet académique d’immortalité voulut bien passer les épreuves écrites, mais pas l’oral.
Une cérémonie comme celle-ci a toujours un peu les airs d’une vaste tablée de spirites. Sauf que la voix convoquée, si elle se faisait entendre, nous répéterait sans doute d’un ton bourru qu’elle n’a rien à ajouter.
C’est bien entendu Jérôme Lindon qui aurait dû s’exprimer ici à ma place, mais même les nouvelles et insolentes attaques portées contre la loi Lang ne le feront pas revenir, lui non plus. Il fut, lui, l’éditeur d’Alain. Ces quelques mots de ma part ne sont inspirés que d’une rencontre tardive et d’une complicité d’autant plus vive qu’elle avait peu de temps devant elle. Pour Alain, je ne fus que l’éditeur d’un dernier livre qu’il prit soin de ne pas englober dans son œuvre littéraire tout en n’en pensant peut-être pas moins ; l’éditeur heureux de plusieurs livres de Catherine ; le futur éditeur d’une biographie d’Alain due à la plume et au long compagnonnage d’Olivier Corpet ; le doyen du conseil d’administration de l’IMEC, institution avec laquelle tant de liens avec lui se sont tissés ; enfin l’ancien président de la Commission du CNC qui s’enorgueillit d’avoir pu aider tant soit peu à la production de son dernier film.
D’Alain j’ai aimé les rires et l’appétit d’ogre. Ses fausses colères suivies de vrais effets. Son art de disputer avec un sommelier, d’un ton d’épigraphiste, sur l’étiquette d’un vin lusitanien. Ses intolérances rigolardes, ses indulgences dédaigneuses, son plaisir à exaspérer à force de mauvaise foi, ses provocations jamais gratuites. La juste appréciation qu’il avait de la valeur absolue et relative de son œuvre, son acceptation de certains jeux de rôles propres à notre milieu, mais sa férocité envers les histrions, les clowns, comme il disait, leurs chapelles de dévots, leurs obligés médiatiques, leurs panthéons éphémères.
J’ai parlé de nous comme de survivants. Prétention inepte, bien sûr, que de croire que nous survivons à des écrivains dont l’œuvre continuera d’être découverte par tant de lecteurs pas encore nés à ce jour. Mais si Alain nous a fait croire que la littérature, son seul acte de foi, sa servante maîtresse, avait moins de mauvaises saisons que de beaux jours encore devant elle, sommes-nous si sûrs, à considérer la quasi disparition de ce qu’on appelait naguère des avant-gardes, que nous continuons à parler de la même chose ?
Écrivain et cinéaste, Alain a été l’un des tout premiers à percevoir que, dans un monde en mouvement perpétuel et accéléré, instable et nomade, l’existence humaine, réduite à un kaléidoscope d’états plutôt qu’à une forme figée, une identité intangible, appelait une valorisation sans précédent des propriétés et tactiques du regard. Dans ce jeu où l’apparaître et le disparaître se conjuguent en maîtres capricieux et exclusifs, Alain a choisi de partager chaque soir de sa vie sinon le souper, du moins l’apéritif du Commandeur ; nous épargnant toute forme de consolation, rejetant comme vaine toute explication ou justification, il a su montrer sans démontrer cette absence sourde et muette vers quoi ses œuvres se sont assignées pour fin de nous accompagner.
S’il ne l’a pas dit, il l’a toujours su : c’est l’éclaireur qui fait la nuit.
Claude Durand
Mardi 1er avril, au cinéma L’Entrepôt, France Télévisions projetait en avant-première le documentaire de Dominique Adt « Courtisanes, les jupons de la capitale ». La belle Otéro, Valtesse de La Bigne, Liane de Pougy, Cora Pearl ou Sarah Bernhardt en étaient les héroïnes.
Ces « grandes horizontales », demi-mondaines, lorettes ou dégrafées, issues d’un milieu en général modeste, vendaient leurs charmes auprès des plus fortunés : hommes politiques, hommes d’affaires et banquiers, princes et rois. Cora Pearl séduisit entre autres le duc de Morny ou le prince Jérôme Bonaparte, et Caroline Otéro Edouard VII, le roi des Belges Léopold II, ou Aristide Briand.
Plusieurs d’entre elles avaient débuté dans les théâtres et les salles de café-concert parisiens. Les artistes tels Manet, Courbet, Boudin aimaient les fréquenter. Offenbach a entretenu une liaison enflammée avec Valtesse de La Bigne qui a inspiré à Zola le fameux personnage de Nana. Liane de Pougy était très liée à Jean Lorrain.
Ces femmes qui se faisaient payer très cher portaient des cascades de diamants et des tenues somptueuses de grands couturiers. La Belle Otéro, l’un des plus beaux modèles de Worth, a été en son temps une star de la publicité.
Le samedi 28 juin 2008 à minuit, ce document aire sera diffusé sur France 3 Paris Ile-de-France Centre.
Une occasion formidable de se replonger dans la France de la Belle époque, dans un Paris frivole et mondain, à l’architecture raffinée et à la statuaire sensuelle, dans une atmosphère encanaillée et colorée si bien dépeinte notamment par Toulouse-Lautrec. Plusieurs spécialistes de
cette époque sont intervenus parmi lesquels Marie-Hélène Carbonel, la biographe de la Belle Otéro.
On pourra aussi consulter les ouvrages de Jean Chalon, la biographie de Jean Lorrain par Thibaut d’Anthonay, et le superbe Café-concert de François Caradec et d’Alain Weill qui reproduit plusieurs des célèbres affiches montrées dans ce reportage admirablement bien documenté.
Après le prix Holberg en 2004, le prix Hannah Arendt pour la pensée politique en 2006, Julia Kristeva se verra décerner le prestigieux prix Havel à Prague, au mois d'octobre prochain. Pour connaître toute l'actualité de Julia Kristeva, rendez-vous sur son site : www.kristeva.fr.
Et pour écouter l'hommage rock à Julia Kristeva d'un groupe norvégien, The Kulta Beats, cliquez sur le lien suivant: http://www.kristeva.fr/kultabeats.html
« Je n’ai pas lu un aussi beau livre depuis très longtemps, je trouve ce livre absolument admirable, je trouve ce livre phénoménal, je trouve ce livre d’une intelligence totale, je trouve ce livre d’une puissance incroyable. On sait que Julia Kristeva est à la fois romancière, psychanalyste, philosophe, et elle arrive à faire un livre totalement dément dans sa construction, au croisement de ces trois disciplines. […]
C’est un des plus grands livres que j’ai lus depuis des années. Ça enfonce tout ! C’est magnifique ! C’est le grand livre de Julia Kristeva ! », Arnaud Viviant, Le masque et la plume.
« Thérèse mon amour, un magnifique exercice d’admiration, ou plutôt de fascination, mais une fascination lucide, à la fois érudite et passionnée. […] La plus grande réussite de cette éblouissante aventure qui a occupé Julia Kristeva pendant plusieurs années est certainement, par la manière dont elle fait résonner les textes de Thérèse dans le sien, de donner une immédiate envie de lire, ou de relire, le Livre de la Vie et la magnifique autobiographie qu’est Le Château intérieur. Même si l’on est psychanalyste. Même si l’on est athée. Et surtout si l’on aime la littérature. », Josyane Savigneau, Le Monde des livres.
« Un multi-roman foisonnant, […], un livre éclaté, bouillonnant, empathique autant qu’érudit. », Antoine Perraud, La Croix.
« Comment définir d’un mot le nouveau livre de Julia Kristeva sur sainte Thérèse d’Avila ? Pal-pi-tant. Ça caracole comme un roman d’aventures, c’est un tourbillon d’intelligence et d’humour, et on attend déjà le film ! Mieux que le « Da Vinci Code » ? Beaucoup mieux ! Tout est vrai, tout sonne juste. Dialogues, rythme d’enfer, musique céleste, rires et disputes à n’en plus finir sur fond d’Inquisition, on assiste fasciné au récit de la vie de la plus célèbre et de la plus méconnue des saintes, elle-même auteur d’une œuvre monumentale et fondatrice de monastères. », Patricia Boyer de Latour, Madame Figaro.
« Tantôt roman historique, tantôt essai psychanalytique, tantôt dialogué comme du théâtre, tantôt écrit sous forme de lettres, un ouvrage formidable, échevelé, exubérant, allègre, aussi bouillonnant que les transports de Thérèse. Ce qui la fascine ? Que cette hystérique fasse de sa foi sa thérapie. Qu’elle frôle la folie sans y céder. Qu’elle produise une œuvre littéraire, tout en fondant les carmes déchaussés. Tout bien considéré, Kristeva ne pouvait qu’adorer ce « conquistador au féminin » en qui elle reconnaît sa contemporaine. », Jacques Nerson, Le Nouvel Observateur.
« Au final, ces sept pages rédigées d’une plume flamboyante, parfois surréalistes – elles englobent même une véritable pièce de théâtre mettant en scène l’agonie de la sainte ! -, se donnent à lire comme une sorte d’analyse sauvage de la réformation du Carmel. », Jean Mercier, La vie.
« Je vous salue, Thérèse, femme sans frontières, physique érotique hystérique épileptique, qui se fait verbe qui se fait chair, qui se défait en soi hors de soi, flots d’images sans tableaux, tumultes de paroles, cascades d’éclosions converties en langues à l’écoute de qui de quoi, écoute le temps gravé, tympan gorge cri écrit, nuit et lumière, trop de corps et sans corps, hors matière, matrice vide béante palpitante pour l’Aimé toujours présent sans jamais être là, mais il y a être et être, Il est en elle, elle en Lui, pressenti senti englouti, sensation sans perception, dard ou cristal, transpercée ou transparente, telle est la question, transverbération plutôt et encore inondation, la Madre est le plus viril des moines, le plus adroit des meneurs d’âmes, un jumeau du Christ, elle est Lui, Lui est elle, la Vérité c’est moi, c’est Lui au fond intime de moi, moi Thérèse, parano réussie, Dieu c’est moi et alors ! qu’est-ce ? un festin pour tous, qui fait mieux ? certainement pas Schreber, même pas Freud, trop sérieux ce Viennois, triste peut-être, la femme trouve plus facilement comment dire tout ça, quoi ça, mais elle, voyons, elle hors d’elle, évidemment, saisie d’effroi et de délices, le petit papillon expire avec une indélébile joie car Jésus est devenu lui c’est-à-dire elle, Jésus papillon, Jésus femme, je connais une personne qui sans être poète compose aussitôt des poèmes, des romans qui sont des poèmes avec quelque chose de plus, des mouvements en plus, vraiment je me demande si c’est moi, Thérèse, qui parle, le chemin c’est la souffrance, le Néant de tout, ce tout qui n’est rien, faites ce qui est en vous, mais en allégresse, soyez gaies mes filles, depuis vingt ans j’ai des vomissements tous les matins, maintenant c’est le soir et ça vient plus difficilement, je suis obligée de les provoquer à l’aide d’une plume ou autre chose, tel un bébé ou si vous préférez une bébée à la mamelle de l’Autre, mariage mystique ou bien mariage spirituel, ce petit Jean de la Croix y voit une différence, moi à peine, c’est l’envers et l’endroit, plutôt, Cantique des cantiques, comme toujours et encore, elle chante faux mais écrit juste et ne cesse de fonder ses couvents, ses filles, son Église, sa gestation à elle, son jeu, un jeu d’échecs, il est permis de jouer, oui, oui, même dans les monastères, surtout dans les monastères, Dieu nous aime joueuses, mes filles croyez-moi, Jésus aimait les femmes, pourquoi cet effroi à notre égard chez les docteurs, oui, échec et mat à Dieu aussi, oui, oui, Thérèse ou Molly Bloom, enfin je ne sens plus rien, je me coule dans l’eau du jardin, on s’écoule, on ne fait que jouir, les âmes qui aiment voient jusqu’aux atomes, mais oui, pour une âme comme la tienne tout est oui, elle voit jusqu’aux atomes infinis qui sont des atomes amoureux, les philosophes ne s’en doutent pas, ils deviennent lettrés, ils redoutent vos sensations, les meilleurs se font mathématiciens, ils apprivoisent l’infini, et pourtant c’est aussi simple que ça, mais oui, métaphores transmuées en métamorphoses, à moins que ce ne soit le contraire, mais oui, Thérèse, oui, ma sœur, invisible, extatique, excentrique, hors de vous en vous, hors de moi en moi, Thérèse mon amour, oui. »
1/ Comment vous sont venus le goût du livre et de l’édition ? Enfant, vous rêviez-vous grand écrivain ? Quels sont les émois littéraires qui vous ont façonnés et conduit vers cette profession?
Je suis né et ai grandi jusqu’à l’âge de quatorze ans dans ce qu’on appelle aujourd’hui le « 9-3 », à Livry-Gargan, entre les vestiges de la forêt de Bondy qui couvraient Montfermeil et Clichy sous Bois, et le canal de l’Ourcq où l’on pêchait encore du gardon, de l’ablette et même des écrevisses. C’était une banlieue semi-rurale : la commune abritait deux fermes, dont celle du champion cycliste Antonin Magne, des chèvres broutaient sur les trottoirs et on ne comptait pas les élevages privatifs de lapins dont un préposé rachetait les peaux pour quelques piécettes. Aucun des loisirs que connaissent les jeunes d’aujourd’hui, hormis le film du samedi soir au Vox ou au Livry-Ciné, et des escapades dans les carrières de gypse de Poliet et Chausson. Autant dire que lire n’a alors rien d’une corvée ni d’une purge, comme on voit trop souvent chez certains enfants, mais révèle un plaisir et un appétit tels que les parents éprouvent le besoin de le réfréner : « On ne lit pas à table ! »
La maison n’héberge pas de bibliothèque. On lit dans le journal un feuilleton qu’on découpe quotidiennement et dont on broche les épisodes avec une ficelle. Mon grand-père paternel m’offre quelques merveilles datant de sa propre enfance : des fascicules reliés et illustrés, aventures coloniales d’Arnould Galopin, Le Petit Chasseur de fauves ou Le Petit Parachutiste, où un adolescent escorté par un vieux botaniste (tantôt M.Batifol, tantôt M.Brindavoine), parcourt l’AOF et l’AEF et y connaît toutes les tribulations imaginables : ce sont les ancêtres des page-turners américains dont on fait grand cas aujourd’hui. A côté de cela, étant très bon élève, je reçois chaque année, comme prix d’honneur ou d’excellence, une pile de classiques : des Misérables et des Travailleurs de la mer de Hugo au Joseph Balsamo et aux Trois Mousquetaires de Dumas, sans oublier les Chevauchées de Lagardère de Paul Féval et les Pardaillan de Michel Zévaco.
Entre douze et quatorze ans, sous l’influence d’admirables professeurs de collège, je fais le pari d’atteindre en composition française des notes aussi élevées qu’on peut en obtenir dans des disciplines exactes comme l’algèbre ou la géométrie. Je versifie mes rédactions. Chez moi, je tue le temps en recopiant dans des cahiers des volumes entiers de poésie : La Légende des siècles et Les Contemplations y passent. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je reconstitue ainsi des manuscrits d’œuvres imprimées. Par ailleurs, le responsable national de l’UFOLEA, branche de la Ligue de l’enseignement chargée de promouvoir le théâtre amateur, habite à deux pas de chez moi. Il crée une troupe communale et je me retrouve à quatorze ans à peine à jouer Perdican dans On ne badine pas avec l’amour, de Musset.
Une fois admis à l’école normale d’instituteurs de Versailles, j’ai continué dans cette voie, à l’intérieur de l’école (avec La Jarre de Pirandello) ou au cours de stages de l’UFOLEA (avec La Tempête de Shakespeare). Un de nos professeurs nous a même fait jouer, mon ami et condisciple Stélio Farandjis et moi, des scènes du Misanthrope devant une sociétaire de la Comédie française, Claire Nobis, pour décider si nous n’étions pas faits pour les « planches » plutôt que pour l’estrade du maître d’école. Il est vrai qu’il n’y a pas si grande distance des unes à l’autre…
Bien entendu, à cet âge, j’avais déjà noirci du papier : poèmes, esquisses de récits. L’un de ceux-ci, écrit à dix-huit ans, intitulé La Majorité (elle était encore officiellement à vingt-et-un ans), me paraît assez abouti pour être soumis à un éditeur. On est en 1957, René Julliard fait de la publicité pour le Bonjour tristesse de Françoise Sagan et les jeunes éditions du Seuil publient pour leur collection de débutants, « Ėcrire », que dirige l’écrivain Jean Cayrol, un court texte, Le Défi, d’un jeune Bordelais, Philippe Sollers, aussitôt salué par François Mauriac et Louis Aragon. J’adresse mon manuscrit aux deux. Julliard ne répond pas, Cayrol me convoque. Il me convainc de remiser mes pages et de me mettre à la rédaction d’un pamphlet, Le Plat du jour, dans le goût des angry young men qui font fureur à l’époque en Grande-Bretagne, et qui sera publié en 1959.
Entre temps, j’enseigne dans l’école que j’ai fréquentée élève, Cayrol m’a demandé de faire des rapports de lecture sur les manuscrits qu’il reçoit. Je commence à faire des petits boulots d’édition comme le rewriting d’un ouvrage de Georges Suffert pour le Club Jean Moulin, ou la révision de la traduction d’un romancier catholique japonais, Endo Shusaku.
2/ Vous avez publié en 1979 un roman, La Nuit zoologique, salué par la critique et couronné par le prix Médicis. Pourquoi avoir cessé d’écrire ? considérez-vous qu’il y a une incompatibilité à être à la fois auteur et éditeur ?
Mais peut-être avez-vous continué d’écrire… Publierez-vous une fois que vous ne serez plus éditeur ? D’ailleurs, envisagez-vous votre vie sans l’édition ?
Entre 1959 et 1965, outre l’enseignement, deux ans de service militaire dont quelques mois avec Michel Winock au service cinématographique des armées du fort d’Ivry, les lectures de manuscrits pour le Seuil, quelques traductions de l’anglais pour arrondir les fins de mois, deux romans publiés et qui décrochent bourse Del Duca et prix Fénéon, quatre courts métrages et un long métrage tournés en co-réalisation avec Jean Cayrol et qui me mettent au contact d’un nouveau milieu, celui des réalisateurs comme Chris Marker, Alain Resnais, Agnès Varda, et d’acteurs comme Suzanne Flon, Laurent Terzieff, Daniel Sorano, Michel Piccoli, Emmanuelle Riva, je collabore pendant plus d’un an aux Lettres françaises, ce qui me vaut d’entendre Aragon déclamer son Fou d’Elsa en tête à tête, mais surtout d’admirer son exceptionnelle générosité : quel écrivain de sa stature consacrerait aujourd’hui une pleine page de journal à saluer de jeunes écrivains parfaitement inconnus après les avoir lus, ce qui s’appelle lus ?
En avril 1965, Paul Flamand, co-fondateur du Seuil, me propose d’entrer à plein temps au 27 rue Jacob, à la fois pour succéder à Jean Cayrol à la direction d’ « Ėcrire », pour remplacer Michel Chodkiewicz, parti diriger une revue scientifique, Atomes (la future Recherche), et m’occuper des littératures slaves et hispaniques, suppléer partiellement Monique Nathan dans le domaine anglo-saxon et bientôt m’occuper de la collection Combats créée à mon initiative en janvier 1968. Je trouve encore le temps d’écrire les trois-quarts d’un roman qui reste inachevé et que je ne reprendrai que dix ans plus tard sous le titre La Nuit zoologique.
En 1978, je viens en effet de quitter le Seuil dont les cofondateurs, Paul Flamand et Jean Bardet, ont annoncé leur propre départ à la retraite. Je viens d’entrer chez Grasset comme directeur général adjoint. Bernard Privat, qui dirige la maison de la rue des Saints-Pères, demande à lire mon manuscrit interrompu et m’exhorte à l’achever. J’hésite. Si j’obtempère, c’est déjà plus comme éditeur que comme écrivain : je vois là une façon de m’intégrer mieux à une maison dont la production littéraire française est alors plus rayonnante que celle du Seuil, et de me « légitimer » auprès d’auteurs de poids comme Edmonde Charles-Roux, Hervé Bazin, François Nourissier, Françoise Mallet-Joris, Jules Roy, Lucien Bodard… que je suis conduit à fréquenter. Mais sans doute ai-je été formé depuis mon plus jeune âge à penser qu’il faut faire dans la vie ce en quoi on peut espérer - je dis bien espérer - devenir un jour le meilleur. À défaut d’être Balzac, Proust, Rimbaud ou Valéry, il n’avait pas été hors de ma portée d’être déjà, vers mes trente ans, l’éditeur de García Márquez et de Soljénitsyne. À tort ou à raison, j’ai estimé que c’était ma voie.
Pour autant, je n’ai jamais éprouvé de sentiment de frustration. La traduction, les lettres adressées aux auteurs, çà et là des articles, des allocutions, des prières d’insérer : tout est occasion d’écrire dans ce métier. Seul interdit, pour ma part : la publication. Je respecte et comprends ceux de mes confrères qui, souvent avec talent, troquent notre relatif et souhaitable anonymat pour la mise en valeur de l’auteur promu. Pour moi, il y a incompatibilité statutaire. Est-ce à dire qu’éditer m’intéressant moins ou plus du tout, je reviendrai un jour à l’écriture ? Je crains fort que ce jour là, quand il adviendra, je ne sois plus bon à grand chose.
3/ Vous dirigez une grosse maison et pourtant vous suivez des auteurs en direct. Comment concevez-vous votre rôle d’éditeur ?
Qu’est-ce qui fait pour vous la qualité d’un texte littéraire ? Qu’attendez-vous d’un manuscrit ?
Si j’avais à choisir entre les fonctions de directeur littéraire (editor, disent les Anglo-saxons), et celle d’éditeur (publisher, disent les mêmes), il est évident que pour rien au monde je ne renoncerais aux premières. L’avantage de cumuler les unes et les autres, c’est que je n’ai à demander la permission à personne lorsque je dois décider de la signature et des conditions d’un contrat. Mon comité de lecture est réduit à sa plus simple expression et mon temps de réaction et de décision est le plus court qui soit.
Mais le rôle d’un patron de maison ne consiste pas seulement à signer des chèques et des contrats. C’est un architecte d’entreprise. Il lui revient de créer, avec les collaborateurs qu’il recrute, forme et anime, l’environnement le plus accueillant pour les auteurs, le plus performant dans la fabrication et la défense de leurs ouvrages, le plus favorable à l’afflux de nouveaux projets. Rien ne me scandalise plus que l’attitude – pas si rare, hélas ! – consistant à traiter un auteur comme un importun.
Quiconque a eu dans ce métier l’occasion de décacheter une enveloppe de papier kraft contenant un manuscrit, de lire en diagonale la lettre d’envoi plus ou moins conventionnelle ou gauchement aguichante, de se jeter sur la première page, a pu ressentir au moins une fois ce frémissement devant ce qui s’annonce comme une œuvre singulière et réussie, espoir tempéré par l’angoisse que les pages suivantes ne viennent ruiner l’impression liminaire.
Ce qui frappe et retient d’emblée, c’est la voix, ce que les amateurs de jazz appellent le sound, ces accents, cette tessiture, ce timbre, ce tempo qui feront qu’ultérieurement on pourra mettre un nom sur n’importe quelle page de cet auteur qui nous tombera sous les yeux. Mais pour qu’il y ait création, il faut encore autre chose ; je ne cesse de citer à ce propos la belle définition que Michel Serres donne de l’auteur en rappelant l’étymologie du mot, dérivant du verbe latin qui signifie « augmenter » (autare) : l’auteur est celui qui « augmente » le monde en y ajoutant ce qui n’existait pas avant lui, donc préalablement à l’apport de son œuvre.
4/ Vous gérez les droits mondiaux d’Alexandre Soljénitsyne depuis 1974. Et vous avez annoncé en mars 2007 que 99 % de l’œuvre traduite en français était désormais éditée par Fayard. Si je comprends bien, en plus d’en être l’éditeur, vous en êtes l’agent. Comment cela s’organise-t-il entre Fayard, l’auteur et vous ?
Plus généralement, il semblerait que les éditeurs français rechignent à travailler avec des agents littéraires, préférant le contact direct avec les auteurs. Comment expliquez-vous cet état d’esprit ? Pensez-vous qu’un système à l’américaine serait plus bénéfique aux éditeurs et aux auteurs ?
Quand Alexandre Soljénitsyne est banni de son pays en 1974 et qu’il s’installe provisoirement à Zurich, il a besoin de substituer à l’avocat suisse qui s’occupait des ses affaires éditoriales, Maître Heeb, un professionnel. C’est ainsi que je suis amené, dans le cadre du Seuil, à m’occuper de la gestion des droits mondiaux de son œuvre. Lorsque je quitte le Seuil en 1978, Soljénitsyne souhaite poursuivre cette collaboration avec moi. Une fois installé chez Fayard, il y a plus d’un quart de siècle, j’ai deux ambitions : publier l’œuvre complète du prix Nobel russe et installer la gestion de ses droits chez Fayard où elle pourra bénéficier d’une logistique que ne possède pas un particulier. Aujourd’hui, les œuvres qui étaient dispersées en langue française entre Laffont, Julliard, le Seuil et Fayard sont regroupées et la gestion des droits mondiaux s’effectue sous ma direction, non pas au titre d’agent travaillant pour son propre compte, mais en tant que P-DG. Soljénitsyne n’est d’ailleurs pas le seul auteur étranger dont Fayard gère les droits mondiaux : c’est le cas d’Ismail Kadaré, de Danilo Kiŝ, de Reza Baraheni et d’un certain nombre d’autres auteurs russes comme Mark Kharitonov ou Mikhaïl Chichkine.
Si nous nous sentons légitimement les mieux à même de défendre ces œuvres sur le plan international, c’est que notre travail consiste au premier chef à veiller à la qualité de leur édition, surtout s’agissant d’écrits qui ont souvent été mutilés au fil des ans par la censure ou le piratage, et qui requièrent un travail de restauration, comme on le dit de tableaux abîmés. Cela implique une connaissance intime de ces œuvres, une étroite concertation littéraire avec leurs auteurs ou ayants droit, toutes démarches qui ne sont pas forcément la vocation ou la caractéristique principales des agents à l’américaine ou des agents français travaillant à l’américaine, qui ne sont le plus souvent attachés qu’à l’aspect contractuel et financier, lequel demande évidemment moins de temps et est donc plus rémunérateur.
5/ D’aucuns stigmatisent la taille de certains éditeurs au détriments des « petits » et « indépendants ». N’est-ce pas là un combat d’arrière-garde ?
C’est un phénomène assez répandu que des gens travaillant dans un type de maisons d’édition, puis dans un autre, voire un autre encore, trouvent de bons arguments pour justifier leurs migrations et estiment supérieur en tout point le site qui les héberge et l’employeur qui les rémunère. Dans cette fausse querelle, je m’en tiendrai à six observations :
a) petits ou grands, filiales de groupes ou isolés, tous les éditeurs dépendent directement ou indirectement de banques pour leur trésorerie ;
b) des « indépendants » sont devenus des groupes ou se comportent comme tels vis-à-vis de leurs filiales ; ils ne s’affichent jamais comme des « groupes indépendants » ;
c) des marques illustres et parfois plus que centenaires auraient déjà disparu si elles avaient été laissées à elles-mêmes plutôt que d’être intégrées à des groupes qui ont assuré leur survie malgré des années et des années de pertes ;
d) une certaine division du travail à l’intérieur des groupes permet souvent à leurs filiales de se consacrer à cent pour cent à la production de nouveautés, ce qui n’est pas souvent le cas des gros « indépendants » ;
e) il a été démontré que l’inflation de la production que certains professionnels stigmatisent (ce n’est pas mon cas) est plutôt le fait des « petits » que des « gros » ;
f) il y a des petits mauvais, des gros bons, des indépendants pleutres et bas de gamme, des filiales de groupe incorrectes et non asservies.
6/ D’année en année on entend dire que le secteur de l’édition se porte de plus en plus mal, et alors même que paraissent de plus en plus de livres (2622 éditeurs en 1997 pour 4032 en 2006 / 27 224 nouveautés publiées en 1996 pour 57 728 en 2006) les ventes reculeraient. Les explications à la « crise » ne manquent pas : baisse du lectorat, féminisation du lectorat, concurrence des autres médias... Mais pour vous, y a-t-il crise, et, si oui, pourquoi ?
En bientôt un demi-siècle de fréquentation de ce métier, j’ai toujours entendu parler de crise. En somme, la crise est l’état normal des choses ! Or il n’y a pas recul significatif du chiffre d’affaires de l’édition. S’il y a multiplication du nombre de nouveautés et diminution du nombre des ventes moyennes au titre, il faut préciser que la baisse relative des coûts de fabrication est une incitation à publier des titres à plus faible tirage et que ce n’est pas forcément signe d’une moindre exigence de qualité.
Certaines observations que vous relevez sont justes : on vit et donc on lit plus vieux, tandis que le public jeune est sollicité par de nombreux loisirs concurrents. Mais c’est le livre pour la jeunesse qui connaît aujourd’hui la plus forte croissance. La part de romans écrits par des femmes à l’intention d’un public féminin a crû, mais la vague nouvelle de la fantasy témoigne d’un regain du goût pour le roman d’aventures. Il faudrait aussi mentionner l’essor de la BD pour adultes et s’interroger sur ce que va être l’impact du e-book sur les habitudes d’un public formé depuis le jeune âge à la manipulation d’objets électroniques.
Dans ses réflexions intéressantes sur Le Livre et l’Éditeur (Klincksieck, 2008), Éric Vigne a raison de poser le problème de la prescription et celui de la mise à disposition des ouvrages. Mais nous sommes à une époque de transition où l’information, la publicité et le commerce sur Internet sont encore loin d’avoir produit tous leurs effets dans le domaine du livre. On peut espérer – c’est en tout cas ma conviction – qu’un proche avenir verra se créer de nouvelles pratiques permettant de sauver une part des ouvrages morts-nés par carence d’information à leur sujet, et de ressusciter des ouvrages de fonds que ne peuvent plus héberger en permanence les rayons des libraires.
Mais, à plus long terme, il convient de poser ces problèmes autrement et ne plus parler de l’édition comme productrice de livres, mais comme banque de contenus dont une partie seulement continuera d’être diffusée sous forme imprimée. Pour autant, l’essence du métier continuera de reposer sur le même invariant : donner le jour à des œuvres, les faire connaître, les diffuser, leur faire bénéficier du maximum de déclinaisons (traductions, adaptations, etc.) auxquelles elles peuvent aspirer.
7/ Comment analysez-vous la désaffection des jeunes pour la lecture ? On parle de « génération vidéo », mais n’y aurait-il pas également un problème du côté des programmes scolaires et de l’enseignement ?
Ceux qui parlent de désaffection doivent tout de même être interpellés par le fait que tous ces non-lecteurs scotchés à leurs games en tous genres sont capables d’ingurgiter en un rien de temps quasiment un millier de pages grand format d’un tome de Harry Potter et ce, sept fois d’affilée… Il y a donc indubitablement un problème d’offre !
Pour autant, je ne suis pas sûr qu’une pédagogie consistant à faire étudier en cours de français un article de L’Équipe ou de Charlie Hebdo de préférence à La Bruyère ou Baudelaire, Balzac ou Gracq, soit de nature à favoriser le goût de la lecture. Dit-on aux jeunes sportifs qu’ils feront mieux en pratiquant sans effort ? En ce domaine, la démagogie est la pire des attitudes.
8/ Plusieurs auteurs, dont Richard Millet, annoncent la mort de la littérature. Qu’en pensez-vous ?
On a déjà fait observer à Richard Millet qu’en continuant d’écrire avec grand talent et en exerçant avec non moins de talent son métier de directeur littéraire, il faisait douter du bien-fondé de sa thèse. Sa formule a néanmoins le mérite de soulever quelques questions :
- Force n’est-il pas de constater parmi ce qui se publie une raréfaction des œuvres d’avant-garde, disons par exemple par rapport à ce qui se publiait du temps de Tel Quel, voire du temps des surréalistes ? Combien d’éditeurs réputés littéraires publieraient-ils aujourd’hui Les Chants de Maldoror ?
- Ne faut-il pas non plus relever un recul de la précocité des écrivains par rapport à leurs jeunes prédécesseurs de années 1950 ou 1960, de Sagan à Modiano, de Sollers à Le Clézio, pour ne pas remonter à Radiguet ?
- Y a-t-il un mur de l’intelligibilité à ne pas franchir ? Un degré de transgression au-delà duquel il n’y a plus d’art, comme le dénonce ailleurs un Jean Clair ?
- La communication électronique va-t-elle démolir la syntaxe, l’orthographe, engendrer un idiome basique, compacté, et celui-ci va-t-il donner naissance à des œuvres non encore identifiées ?
Quoi qu’il en soit, et tant qu’il y aura une humanité sur terre, je crois fermement qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour s’émouvoir ou s’amuser à lire Eschyle, Cervantès, Shakespeare ou Rabelais, et à essayer de recréer avec ses mots un sentiment similaire à celui qu’il a éprouvé. Je ne sais pas s’il y aura demain encore une littérature, mais je suis convaincu que tant que l’expression écrite subsistera, il y aura toujours une tentation littéraire.
9/ Comment se fixer une exigence littéraire tout en restant rentable? Par la seule diversification des genres ?
Certains vous accusent de faire des « coups ». Vous réagissez sur votre blog en indiquant que « tous les titres susmentionnés avaient une finalité (politique, déontologique, civique, comme on voudra), et beaucoup, sinon presque tous, furent publiés dans un rapport de forces disons plutôt défavorable ou risqué pour l’éditeur ». Au final, cette prise de risque est-elle bénéfique ?
Il se profère tant de doubles discours, dans ce métier, que lorsqu’on entend prononcer le mot « exigence », il convient d’identifier celui qui l’emploie.
Un éditeur artisanal doté d’un petit pécule personnel peut ne publier que des œuvres exigeantes sans se retrouver du jour au lendemain sur la paille.
Un directeur de collection de sciences humaines intégré à une importante maison de littérature générale peut se permettre de combiner résultats déficitaires et déclarations hautaines sur le niveau de sa production.
Un responsable de filiale servant de poussinière à sa maison-mère ou prenant sa part des prix littéraires que les réseaux de celle-ci lui permettent d’obtenir peut lui aussi entonner des hymnes au qualitatif.
En revanche, une maison livrée à elle-même, responsable de ses choix comme de ses charges, ne peut pas ne pas passer des compromis. Elle le fait par l’éclectisme, la diversification des genres, un opportunisme de bon aloi. Entre l’automne 2007 et ce début 2008, aurait-il fallu renoncer, par « exigence », à l’averse de livres sur Sarkozy et ses tribulations publiques ou privées sous prétexte qu’il s’agit pour certains de livres « people », bâclés, périssables, volatiles, etc. ? Si l’édition n’avait pas donné, la première, le signal de l’irrévérence et du franc-parler, ce n’est certainement pas la presse, dans l’ensemble si conformiste et si souvent aux ordres, qui l’aurait devancée, elle qui sait si bien aboyer une fois le gibier à terre.
Je crois absolument que l’édition a un rôle considérable à jouer en matière d’information sur des sujets tabous et en matière de contestation des pouvoirs établis. Là où tous les autres médias sont tributaires de leurs annonceurs, vulnérables aux pressions politico-financières, le livre peut accueillir enquêtes au long cours, cris, propositions alternatives en tous genres, et c’est dans ce cadre-là qu’ont vu le jour chez nous ce que d’aucuns appellent avec un brin de condescendance des « coups ». De Une Jeunesse Française de Pierre Péan, révélant les vieilles accointances vichystes d’un président en exercice, à La Face cachée du Monde, de Péan et Cohen, du Journal de Brenner révélant les dessous des prix littéraires à La Nuit du Fouquet’s narrant la scène inaugurale du quinquennat de Sarkozy, entre autres, ces livres-là n’étaient pas si évidents à publier ; s’ils l’avaient été, je ne doute pas que nombre de mes confrères m’auraient devancé. Le fait de les avoir publiés a assis notre réputation d’irrévérence, même si d’incorrigibles observateurs persistent à penser qu’un éditeur lié à un groupe ne peut que s’autocensurer ou être censuré par son actionnaire.
10/ Finalement, y a-t-il une « petite » et une « grande » littérature ? Peut-on opposer ou comparer Marc Lévy et Georges Bernanos ? Ou parleriez-vous plutôt de publics, de lecteurs différents ?
La question est-elle bien posée ? Vous parlez de Bernanos : je place très haut Les Grands cimetières ou La France contre les robots. Y a-t-il néanmoins une grande différence de niveau entre Le Journal d’un curé de campagne et un roman de Gilbert Cesbron ? La production d’un auteur est rarement homogène. Par ailleurs, sur un même livre, les jugements peuvent se révéler diamétralement opposés : sur le Roman sentimental d’Alain Robbe- Grillet, publié si peu avant sa mort soudaine, il y a un abîme entre le rejet véhément de Pierre Assouline et l’adhésion complice de Dominique Noguez. Enfin, un même lecteur évoluera aux différents âges de sa vie : sur le tard, il pourra trouver débile ou frelatée une œuvre qui a enchanté son jeune âge, et d’une insondable richesse une autre qui, plus tôt, lui aura paru absconse ou indigente. Plus généralement, chaque époque ressuscite des classiques restés ensevelis pendant des siècles ou finit par en réensevelir qui étaient précédemment portés aux nues.
Dire « À chacun son panthéon » n’est pas plus satisfaisant, je le reconnais. On peut certes s’en remettre au temps pour opérer un tri, et le rêve de tout éditeur digne de ce nom est de révéler dans sa carrière un ou deux auteurs dont on parlera encore dans cent ans.
Ce qui est certain, c’est que ce qu’on vous fait passer le plus souvent comme de la « grande littérature » en la couvrant de labels et de lauriers, de couvertures nobles et de bandeaux, on n’en entendra plus parler dans vingt ans ou moins. On assiste çà et là aujourd’hui à une semi-démission de l’éditeur qui, plutôt que de revendiquer à plein ses choix, bons ou mauvais, tient à tout prix à se prévaloir du suffrage universel de la critique, des libraires, de lecteurs de magazines, d’auditeurs de radios, de lycéens ou de retraités pour une approbation la plus consensuelle possible de sa production.
Cette démagogie me semble assez pitoyable et je pense qu’il appartient à chacun de faire son métier sans chercher à permuter ou mêler les rôles aux fins de « formater » les choix du lecteur.
11/ Jacques Brenner raconte, dans son journal, la cuisine des prix littéraires. Est-ce une façon de la dénoncer que de publier opportunément Brenner (et Madeleine Chapsal) en pleine rentrée littéraire 2007 ? Les médias se sont largement faits écho de ces livres. Pour autant, quelque chose a-t-il changé ? Que préconisez-vous pour que les prix retrouvent une crédibilité ?
La publication du Journal de Brenner a en effet été programmée pour rouvrir le débat sur les soupçons de corruption ou d’ententes illicites autour des prix littéraires. Le livre de Madeleine Chapsal qui a provoqué son exclusion du jury Femina ne visait absolument pas cette fin et c’est la réaction ridicule de guillotineuses outragées qui a suscité l’esclandre que vous savez dans les salons de l’hôtel de Crillon, à deux pas de la place où Louis XVI perdit la tête.
Le Journal de Brenner n’étant pas à l’origine destiné à la publication, son témoignage est irréfutable : il énumère des cas de pots-de-vin, des concertations entre éditeurs pour se répartir le pactole de fin d’année, tous faits qui ne sont pas seulement immoraux ni injustes pour les écrivains et les éditeurs laissés hors jeu, mais qui sont des délits. En 2004, le Service Central de Prévention de la Corruption a d’ailleurs consacré une partie de son rapport au Premier ministre et au Garde des Sceaux aux risques inhérents à la mise au jour de graves conflits d’intérêts dans cette pseudo-guerre des prix.
Dans ce contexte, les décisions récentes prises par l’Académie Goncourt à l’initiative de sa présidente Edmonde Charles-Roux vont évidemment dans la bonne direction. Finie, l’époque où l’on voyait Jean Giono téléphoner ses votes chez Drouant depuis le bureau de Gaston Gallimard ! Finis, les contrats au long cours de tel défunt secrétaire général pour une Histoire de l’Art qui ne verra jamais le jour ! Finis, les rentes viagères pour couvert et siège de jury occupés ! Du moins veut-on l’espérer. Dans ce pays où la réforme consiste si souvent à reculer devant les pressions des lobbies, la reproduction a tôt fait de gommer la rupture. En l’occurrence, le cap délicat – et l’heure de vérité – sera, avant l’été, l’élection des nouveaux jurés appelés à remplacer François Nourissier et Daniel Boulanger.
À suivre, donc…
Pour endiguer le flot montant des romans publiés à chaque rentrée automnale, j’ai suggéré l’an dernier d’avancer au moins partiellement cette rentrée à début juin afin de faire bénéficier le public de ces nouveautés pendant la période des congés où il a le plus de temps à consacrer à la lecture. Mais une solution plus simple encore consisterait pour l’Académie Goncourt à sélectionner tous les mois, de janvier à juillet, puis en septembre et octobre, deux romans qui pourraient bénéficier d’un bandeau « sélection Goncourt ». Les dix-huit à vingt sélectionnés feraient l’objet vers le vingt octobre d’une ultime sélection parmi laquelle le lauréat serait choisi début novembre. Ce système permettrait, me semble-t-il, d’étaler sur toute l’année la production romanesque, et de mieux mettre en lumière, au fil des mois, la vingtaine d’ouvrages faisant l’objet d’un premier choix.
La crédibilité des prix en général ? Hélas, elle n’est guère entamée et leurs choix, tantôt bons, tantôt navrants, s’imposent chaque année à des milliers de clients crédules qui les suivent aveuglément. Leur suppression totale, rendant le lecteur à son libre arbitre, serait-elle une si mauvaise solution ? Il se trouve des esprits modérés pour se le demander.
Propos recueillis par Joseph Vebret
La collection « Combats » que j’avais créée en janvier 1968 et qui couvrit, avec les Éditions Maspero, l’ensemble des contestations en France et à l’étranger autour de Mai 1968, a cessé d’être après mon départ de la rue Jacob, à trois ans de l’arrivée au gouvernement de la gauche parlementaire. C’est l’époque où un penseur réputé rationnel comme Jean-François Revel explique d’un ton qui se veut menaçant et prémonitoire « comment les démocraties finissent ». La contestation étant passée à droite, une escouade d’anciens soixante-huitards et assimilés en profite, via la noble cause du droit de l’hommisme, pour préparer, à terme, son passage aux affaires.
La société du spectacle à son apogée n’a pas pu ne pas fabriquer des simulacres dans ce domaine aussi : on s’invente des dangers et des ennemis pour s’en faire des cibles commodes et tirer de ces combats une gloire à petit prix. Le pouvoir en place, quel qu’il soit, use d’armes symétriques. Ici, on dénonce les menaces planant sur la terre ferme, le sort de la république, la liberté d’opinion ; là, ce sont les institutions, la sécurité, l’innocence des bambins, le bas de laine des Français qui seraient en péril. Parfois, ici et là, la surenchère fait rage pour s’attirer les bonnes grâces d’une clientèle, corporation, classe d’âge ou communauté : ainsi des ressassements sur une supposée recrudescence de l’antisémitisme qu’aucune donnée objective n’est jamais venue étayer.
À côté de ces parades politiciennes, comme il en est d’amoureuses, diverses oppositions ont donné le jour à autant de types d’ouvrages disséminés entre de multiples maisons d’édition sans former de galaxie homogène ni constituer de collections typées (parmi quelques exceptions notables, la production de la Fabrique). On retrouve là, pêle-mêle ou dissociés, des traces des combats des Verts « foncés », la gauche alter mondialiste, les derniers ou les nouveaux carrés de la gauche radicale française (Badiou), américaine (Chomsky), les économistes hétérodoxes, et enfin, dernier phénomène en date et non des moindres à en juger par son succès croissant, le front antisarkozyste.
Des ouvrages comme Un Mouton dans la baignoire d’Azouz Begag ou La Nuit du Fouquet’s d’Ariane Chemin et Judith Perrignon, ont joué en 2007 un rôle certain dans l’annonce de ce qui allait advenir de la nouvelle présidence alors qu’ils furent d’abord accueillis à leur sortie, l’un comme une charge dictée par le ressentiment, l’autre comme une chronique people. Leurs contempteurs de l’époque se sont rendus depuis lors à l’évidence.
Seul point commun à tous ces ouvrages de style, d’inspiration et de profondeur on ne peut plus divers : la lutte contre l’omnipouvoir, la pensée unique, la marchandisation de tout et de tous, l’impression que ce qui gouverne la vie des gens échappe désormais pour la plus grande part à ce qu’on appelait jadis « la volonté du peuple ».
On n’en est pas encore à publier, comme en 1968, sous la plume d’Alain Krivine, La Farce électorale (traduction en termes châtiés du slogan « Élections = piège à cons »), mais l’idée est bien plus dans l’air que ne le discernent les observateurs, et ce, alors même qu’on exhorte les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales pour « décider de leur destin »…
On parlait autrefois ou ailleurs de révolutionnaires. Mai 1968 a vu naître les « contestataires ». La fin du XXe siècle a parlé d’« incorrection » pour qualifier attitudes et opinions dissidentes. Ces deux derniers concepts, par leur dilettantisme ou leur innocuité, auraient sans doute bien fait rigoler Lénine. Il n’empêche : à l’ère du tout-communication, les « armes de la critique » gardent un rôle primordial à jouer, et nul ne conteste que le livre reste un des meilleurs refuges de la liberté d’en user.
Claude Durand
« C’est un coin dans le port, loin des coques pimpantes. Le cimetière des bateaux. Immobiles dans l’eau bleue, ils font moins penser aux voyages qu’à l’idée même de voyage. Leur structure fragile est une forme de pensée, celle des charpentiers de marine et celle des marins. Ce ne sont pas des os, ce ne sont pas des planches, mais quelque chose entre les deux, un désir enlisé qui ne renonce pas à son principe, à son essor. Aristocrates au-dessus de leur sort, ils aiment qu’un peu d’eau vienne bouger dans la lumière sur leurs flancs, les révéler et les dissoudre. Au cimetière les bateaux ne sont pas morts. »
Blessures de table
- Tiens, on va se mettre là, au soleil, c'est sympa...
Toutes les phrases seront vouées à l'instant, à la lumière, à la température, à l'atmosphère du quartier, au choix d'une bière ou d'un verre de vin pour accompagner la tarte chaude. Pas un mot sur la table. Pourtant, c'est elle qui commande, parce qu'elle est blessée. Toutes ces entailles de couteaux, ces piqûres de fourchettes, ces effritements de peinture, c'est la vie. On a glissé des sets en papier qui battent au vent, tenus par les verres, les couverts. Mais c'est bien de voir toutes les marques des repas qu'on n'a pas pris soi-même. Au fond, c'est ça qui fait la différence entre déjeuner dans un restaurant ou dans un bistro. Au bistro, on n'efface pas les autres, on est avec. Renverser un peu de bière, un peu de vin ne sera pas une mini-catastrophe. La table est sèche, mais imbibée. Elle accepte tout, s'imprègne de tous les écarts, fière de sa matité. Pour rien au monde elle ne voudrait revenir au cauchemar du formica, la morale indécente du tout glisse et tout s'efface. C'était un autre temps, quand la simplicité avait honte de ses scories.
Maintenant la table se revendique elle-même sans complexe. Elle veut garder les traces. C'est une table pour s'accouder, pour faire fi des usages pincés. Une table pour s'attabler, avec ses commensaux bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui les ont précédés. Des coups comme des rides, une expression sur un visage ancien qui se mêle à ceux du zinc si proche. La vie râle, rigole, balafrée. Les verres et les assiettes s'entrechoquent.
Initiales SG
Rue de Verneuil. À l'est du VIIe, presque silence, tranquillité opulente, un univers semblable à ce que dit Gide à propos de la famille : " monde clos, porte refermée. " Le poids rituel des fortunes immobilière
s, l'anonymat de l'argent retiré. Et tout au long du mur de l'hôtel particulier, cette explosion de graffitis, si chatoyante et si délimitée.
Chez Gainsbourg. Toutes les phrases n'ont pas la virtuosité métrique de leur dédicataire. Certaines sont carrément nounouilles. D'autres, émouvantes, témoignent d'un long trajet, d'une longue envie, d'un attachement qui dépasse la dévotion basique du groupie. Une façon d'être dans le monde est saluée, au-delà de la dichotomie Gainsbourg-Gainsbarre. Certaines recherches esthétiques manifestent le désir d'être à la hauteur - au niveau de ce que Gainsbourg a représenté.
Mais avec quelques pas de recul, les couleurs un peu salies, l'essence libertaire, non pas de ces messages, mais de leur principe - gribouiller sur tout un pan de la rue de Verneuil, temple de la bourgeoisie glacée -, donnent à ces quelques mètres une tonalité révolutionnaire que le propriétaire des lieux n'eût pas désavouée. Le plus étonnant dans l'affaire, c'est le respect voué par les pouvoirs publics à une expression qui lui est doublement hostile, par la personnalité de l'honoré et par la forme de l'hommage. Mais c'est ainsi. Des instances compassées ont décidé que Gainsbourg valait le respect de cet outrage au conformisme. Est-ce la rue de Verneuil qui récupère Gainsbourg, ou Gainsbourg qui récupère la rue de Verneuil ? Les deux, sans doute. Mais les graffitis de banlieue sont tendres au coin du quartier froid.
— Paul Valéry a été le fils spirituel de Mallarmé, le grand ami d’André Gide et de Pierre Louÿs, mais aussi celui d’André Breton jusqu’à ce qu’il accepte les « compromissions de la gloire ». Selon vous, Valéry est-il un homme du XIXe ou du XXe siècle, un poète ou un écrivain ?
— Je serais tenté de dire l’un et l’autre, car il convient de nuancer selon le sujet que l’on envisage. Du point de vue de la poésie, c’est quelqu’un qui, très clairement, après la Première Guerre, prend acte de la fin du symbolisme que certains voudraient prolonger, mais qui cependant, jusqu’à sa mort, continue de lier l’écriture poétique au modèle musical, alors que la poésie de son temps regarde du côté de la peinture depuis les Calligrammes d’Apollinaire ou les poèmes en créneau de Reverdy. En ce sens, La Jeune Parque, à la fin de la Grande Guerre, est intéressante puisque ce n’est ni une œuvre symboliste, ni une œuvre académique, ni une œuvre moderne. De la même manière, Valéry reste très attaché au vers régulier, au métier poétique, à la valeur-travail, donc à une certaine tradition au sens où la tradition est ce qu’on transmet ; il reste attaché à tout cela au moment où les jeunes poètes ne s’en soucient plus, ou s’en soucient moins et, dans les lettres qu’il échange avec Breton, on voit bien se dessiner un leitmotiv : le nouveau est surtout une facilité que l’on s’accorde. En peinture, le même sens du métier l’empêche de se laisser séduire par son époque après la fin de l’impressionnisme et, si les Ballets russes l’enthousiasment, la musique du XXe siècle visiblement l’ennuie.
Mais, en même temps, depuis sa jeunesse, il se montre passionné par la science, et ne cesse de se tenir au courant de ses évolutions, par des lectures, d’abord, puis également par des conversations avec les plus grands — Einstein, Jean Perrin, Émile Borel —, avec des médecins aussi, ou des biologistes qui paraissent tous séduits, d’ailleurs, par la compréhension qu’il a, non du détail, bien sûr, de leur travail, mais de ses enjeux et de ses lignes de force. C’est donc un homme bifrons, si l’on veut, à la fois d’arrière-garde et d’avant-garde, et c’est ce même caractère bifrons qu’on retrouve quant à sa nature d’écrivain et de poète. C’est un homme qui ne ressent pas le besoin d’écrire constamment des vers, et tout s’interrompt à peu près, de ce point de vue, de 1892 à 1912, puis de 1922 à 1935. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire toute sa vie, de loin en loin, des petits poèmes en prose qui sont souvent très beaux et méritent beaucoup plus que l’intérêt lointain qu’on leur a jusqu’ici accordé. En revanche, il demeure constamment écrivain, et je dirai jusqu’au bout des ongles : dans la moindre note personnelle aussi bien que dans sa correspondance, il y a un sens de la trouvaille verbale, un sens des ressources profondes de la langue, dont ne font pas preuve, souvent, les autres écrivains, et la plupart de ses lettres sont très belles.
— Pourquoi Paul Valéry, dès les années 1925, est-il l’une des personnalités les plus sollicitées en France ?
— C’est une affaire étrange que cette gloire immense née en quelques années. Valéry ne fait pratiquement plus rien paraître entre 1897 et 1917, l’année de La Jeune Parque, et s’il n’avait pas écrit ce grand poème, si son silence était devenu définitif comme celui de Rimbaud, il ferait partie des minores de la fin du XIXe siècle, et personne n’aurait parlé de lui entre les deux guerres. Mais il a écrit ce poème singulier dont lui-même a dit joliment : « Son obscurité me mit en lumière. » Que s’est-il passé ? C’est finalement assez complexe. La Jeune Parque, puis Le Cimetière marin, ont immédiatement touché un public assez large, et sans doute parce que ces poèmes, sans être académiques, je le disais, n’étaient pas déroutants, et pouvaient séduire à la fois les salons et les vrais créateurs : Fargue et Larbaud, Saint-John Perse, beaucoup d’autres encore, avaient une profonde admiration pour lui. C’est ce mélange, je crois, qui a compté : l’immense estime de nombreux grands artistes, et celle des dames du Tout-Paris qui se disputaient la présence, chez elles, du très brillant causeur. A quoi s’ajoute sans doute, sur un mode mineur, une réalité qui a eu son importance : c’est que Valéry, s’il a pu naturellement s’éloigner de tel ou tel qui l’avait blessé, s’est toujours montré parfaitement irénique et d’une sociabilité merveilleuse. Du coup, sa présence dans la société française, et européenne, s’est sans cesse élargie par cercles concentriques : un nouveau milieu l’accueillait, sans que les milieux qu’il connaissait précédemment se détournent de lui.
Et puis sa prose, aussi, lui a valu des admirations très diverses. Aragon et Breton portaient très haut La Soirée avec Monsieur Teste, Eupalinos ensuite a séduit, par exemple, l’architecte Auguste Perret, ses écrits théoriques sur la littérature étaient de plus en plus cités, et ses analyses politiques, voire « géopolitiques », pour employer un terme anachronique, lui ont ouvert un autre public, souvent constitué par des hommes politiques : Herriot, Blum, Poincaré, d’autres encore. L’ouverture de son œuvre, en effet, est considérable, et cela n’a pas été sans conséquence : il écrivait aussi bien sur la peinture ou la musique que sur la gravure ou la photographie, aussi bien sur l’histoire que sur la science et la philosophie, de telle sorte que, dans l’entre-deux-guerres, les sollicitations pour une préface ou une conférence venant de partout, Valéry a connu une gloire dont on n’a plus idée.
— Vous rappelez dans cette biographie ses origines italienne (il descendrait même de la famille Visconti) et corse, et vous mettez en avant son esprit profondément européen. Quel rôle a-t-il notamment joué dans la Société des Nations ?
— Un rôle institutionnellement marginal, et cependant important. À la différence de Bergson, par exemple, il n’a jamais siégé à la grande Commission de Coopération Intellectuelle de Genève, mais simplement à la sous-commission, ensuite devenue comité, des Arts et Lettres. Le travail a d’abord été assez technique — on s’occupait de l’unification du diapason, de la création d’un Office et d’une revue des musées, mais également des traductions qu’il n’a pas cessé de soutenir —, et, au bout de quelques années, un peu las de l’étroitesse de ces débats, il a proposé que se mettent en place des Correspondances et des Entretiens. Les Correspondances ont donné lieu, par exemple, à un échange de lettres entre Einstein et Freud, Pourquoi la guerre ?, que l’on a récemment réédité, mais sans dire qu’il découlait d’une initiative de Valéry parce que ces questions, que mon livre évoque largement, restaient jusqu’ici mal connues. Quant aux Entretiens qui, chaque année, se déroulaient dans un autre pays, ils ont porté sur Goethe en 1932, pour le centenaire de sa mort, sur la formation de l’homme moderne, sur l’avenir de la culture ou de l’esprit européen.
Or précisément, Valéry ne cessait de plaider en faveur du rapprochement franco-allemand mis en œuvre par Briand, de la conciliation européenne, et de ce qu’il appelait une politique de l’esprit : son désir était que les « hommes de l’esprit » influent sur les hommes politiques, non par un engagement, mais en les poussant à mettre dans leur action, loin des passions, la même rigueur intellectuelle qu’eux-mêmes pouvaient mettre dans leur œuvre. À ces Entretiens ont participé Thomas Mann, Jules Romains, Georges Duhamel, Julien Benda, Jean Piaget, Henri Focillon, beaucoup d’autres, et les débats, qui étaient aussitôt publiés, sont souvent d’une belle tenue. Tout cela, bien sûr, s’est trouvé ébranlé par la montée des totalitarismes et puis balayé par la guerre, mais on est en train de redécouvrir, bien tardivement, ces efforts vers une sorte d’unité, déjà, européenne, et Marc Fumaroli, c’est un signe, organisera au Collège de France, l’an prochain, un colloque sur cette action des intellectuels en faveur de l’Europe.
— Paul Valéry, à qui on a reproché parfois son aspect froid et cérébral, se révèle être en réalité bien plus sensuel et passionné. Ses liaisons avec notamment Catherine Pozzi, Émilie Noulet et Jean Voilier étaient-elles connues ?
— En vérité, assez mal. La publication du Journal de Catherine Pozzi par Claire Paulhan, il y a une vingtaine d’années, a bien sûr porté au grand jour l’intimité de leurs relations. Encore fallait-il — c’est ce que j’ai tenté de faire — remettre les choses en perspective, car Catherine Pozzi se montre souvent violente, injuste aussi, à l’égard de Valéry avec lequel ses relations ont été constamment tumultueuses. Quant à Émilie Noulet et Jean Voilier, les choses étaient beaucoup plus obscures, et d’abord parce que les lettres que Valéry a pu leur adresser — et que je cite abondamment —, étaient, et d’ailleurs sont toujours, inédites. A quoi s’ajoute, pendant près de cinq ans, son amour platonique pour le sculpteur Renée Vautier. C’est un épisode de la vie de Valéry que l’on a toujours minoré — par ignorance de ce qu’il a été : j’essaie de lui rendre la place qu’il a eue et, là encore, les lettres, inédites elles aussi, sont belles — et émouvantes.
— Les liens qu’il a noués avec le maréchal Pétain, surtout au moment de la rédaction de son discours, lors de son entrée à l’Académie française, paraissent assez forts. Qu’en est-il vraiment ?
— C’est un point sur lequel on a commis beaucoup d’erreurs : parce que Valéry, en effet, a reçu Pétain à l’Académie en 1931, on a voulu le faire beaucoup plus pétainiste qu’il n’a été. Or il faut, bien sûr, distinguer les époques. Entre l’élection du maréchal à l’Académie au mois de juin 1929, et sa réception en janvier 1931, ils se sont beaucoup vus pour la préparation des deux discours, et Valéry s’est montré très impressionné par Pétain, sa stature de chef, son caractère, un certain talent de causeur — ce qui ne l’empêchait pas de remarquer son souci de la « gloriole », comme disait Valéry, son aptitude à sculpter sa propre statue. Le maréchal, c’est vrai, lui en imposait, mais on aurait tort d’oublier que la gloire de Pétain était alors immense et qu’on ne l’admirait pas moins à gauche qu’à droite ; pour s’en convaincre, il suffit de lire l’article — je le cite — que Léon Blum écrit dans Le Populaire au lendemain de la réception académique.
Les deux hommes ont ensuite continué de se voir de manière moins fréquente, mais assez régulière, en particulier lors des « déjeuners Paul Hervieu », jusqu’au départ de Pétain, nommé ambassadeur à Madrid au mois de mars 1939. Quand le maréchal accède au pouvoir un an plus tard, leurs relations se dégradent peu à peu. Pendant deux ou trois mois, Valéry est pétainiste comme l’immense majorité des Français, je veux dire qu’il fait confiance au maréchal pour redresser le pays et pour faire face. Mais très vite, la politique de chasse aux sorcières, les fautes qu’on cherche à imputer à l’ancien régime, tout cela lui déplaît.
Dès cet été de 1940, on le voit prendre ses distances avec Vichy. A l’automne, la chose est bien connue, il est de ceux qui, à l’Académie, refusent qu’on adresse un message d’assentiment à Pétain qui vient de rencontrer Hitler à Montoire et d’entrer dans la voie de la Collaboration. Et puis en janvier 1941, à l’Académie, il prononce un très beau discours sur Bergson qui vient de disparaître, alors que la presse parisienne se voit interdire d’évoquer l’événement. Et cependant, tout en s’éloignant toujours davantage du régime, il garde son estime à Pétain jusqu’au milieu de 1941, le revoit à Vichy en juillet, puis les ponts sont coupés.
— Pourquoi le général de Gaulle a-t-il souhaité organiser des obsèques nationales ?
— Je crois qu’il y a trois raisons. La première, c’est l’admiration personnelle qu’il porte à son œuvre. Ensuite, il sait parfaitement quelle a été l’attitude de Valéry durant la guerre et comment, sans être devenu gaulliste, il a refusé la politique de Collaboration : à peine arrivé à Paris, le 4 septembre 1944, le général l’invite à dîner. Enfin, il y a certainement le désir, chez de Gaulle, de rassembler autour d’une grande figure le pays qui s’est tant déchiré. Et une figure d’autant plus grande — la chose m’a frappé en écrivant ce livre — que Valéry, si glorieux dans l’entre-deux-guerres, l’est peut-être encore davantage à la Libération. Des écrivains compromis font appel à lui comme à une puissance de l’heure pour qu’il intervienne, on lui demande de prendre la présidence de l’Académie Mallarmé et du PEN Club français, des soirées théâtrales sont organisées autour de son œuvre, et — la chose l’avait amusé — dans un article de L’Humanité, le communiste Marcel Cachin parle de lui comme d’une « autorité considérable », avant de citer, presque au même titre… le pape. Tout cela, bien sûr, a compté.
Vous avez eu la chance de pouvoir consulter la totalité des archives Valéry grâce à sa petite-fille. Que contenaient-elles ?
C’est une affaire très compliquée, parce qu’il y a des archives partout, mais dont la famille, pendant longtemps, a limité la consultation en raison de leur caractère souvent privé. Valéry, comme tous les gens de sa génération, et sans doute plus encore que d’autres, gardait tout : les manuscrits, bien sûr, et les lettres reçues, mais aussi des brouillons ou minutes de lettres envoyées, toute sorte de notes personnelles, et jusqu’aux factures. L’essentiel, dont les manuscrits, se trouve à la B.N.F., où sont entrés très récemment des documents passionnants pour le biographe : les lettres de Valéry à sa femme et à son frère, par exemple, ainsi que les livres de compte de sa femme qui sont aussi, parfois, une espèce de journal familial. Mais il y a également des documents — surtout des lettres — à Sète, sa ville natale, dans diverses bibliothèques de province, et à l’étranger : à Tokyo, par exemple, ou en Californie, à l’université d’Austin. Et puis, il faut évoquer le très précieux fonds de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, qui a une histoire curieuse. Un ami banquier, Julien-Pierre Monod — le grand-père de Jean-Luc Godard —, s’était pris de passion pour son œuvre et les deux hommes se voyaient fréquemment puisque, à partir de 1925, Monod est devenu une sorte de secrétaire personnel de l’écrivain. Il a donc constitué des dossiers de presse, collectionné les éditions des œuvres, mais également cherché à obtenir, de son vivant puis après sa mort, des lettres de Valéry : c’est ainsi que se trouvent dans ce fonds, par exemple, les lettres de l’écrivain à Gallimard, que Monod avait demandé à Gaston de lui donner dès qu’il les recevait. A quoi s’ajoutent toute sorte de textes, brouillons, notes, manuscrits, que l’écrivain lui donnait par amitié. Et il ne faut pas oublier les correspondances qui sont chez des collectionneurs, ou dans la famille des destinataires : c’est le cas, par exemple, des lettres adressées, justement, à Monod, ou bien à Breton, et qui sont capitales.
J’ai dépouillé la totalité de ces archives, ce qui n’avait jamais été fait, mais surtout j’ai été autorisé à tout lire et à tout citer par la petite-fille de Valéry qui m’a laissé — et je lui en suis très reconnaissant — toute liberté d’écriture. Ce Valéry n’est donc nullement une « biographie autorisée », mais le travail d’un chercheur qui a eu pour seule ambition de faire revivre l’écrivain au plus près de ce qu’il a vécu, et sans laisser dans l’ombre rien de ce qui put compter.
C’est chose faite : désormais l’Œuvre romanesque de Frédérick Tristan figure intégralement au catalogue des Editions Fayard. Depuis une dizaine d’années, paraissaient annuellement un roman inédit de l’auteur et la réédition d’une ou deux de ses fictions. Du singe égal du ciel (1972), dont le mythe légendaire du roi-singe a inspiré récemment un très beau spectacle au Théâtre du Châtelet, à La femme écarlate (1988, réédité chez Fayard ce mois-ci), dont l’intrigue -la dérive d’un jeune homme en proie à la drogue, qui se laisse manipuler par des terroristes islamistes, est toujours d’actualité-, tous les lecteurs désireux de s’aventurer dans ce monde imaginaire dense pourront le faire. Pour mieux connaître Frédérick Tristan, qui s’adonne à l’écriture depuis une cinquantantaine d’années -sa rencontre avec André Breton, son attirance pour les rêves éveillés, sa connaissance de la franc-maçonnerie et de l’iconographie religieuse, ses missions en Extrême-Orient qui l’ont entraîné au coeur de la civilisation chinoise-, on pourra relire les entretiens avec Jean-Luc Moreau, Le retournement du gant I et II . A découvrir, le 9 avril, son nouveau roman d’initiation chinois : Le Chaudron chinois.
Dans la nouvelle édition d'Un coeur simple de Gustave Flaubert parue aux éditions Mille et une nuits, Marion Laine, réalisatrice d'une adaptation sur grand écran du conte, explique ses partis pris.
Un coeur simple de Gustave Flaubert, postface de Marion Laine, éditions Mille et une nuits, est en librairie le 26 mars. Le même jour, Un coeur simple de Marion Laine, avec Sandrine Bonnaire, Marina Foïs, Pascal Elbé, sort en salles.
Ce que la presse dit du film:

