Les Invisibles : c’est ainsi
qu’Alexandre Soljénitsyne, dans ses mémoires littéraires, désigne, pour leur
exprimer sa gratitude, celles et ceux qui, dans la prison communiste aux
dimensions d’un continent, l’aidèrent à élaborer son œuvre, à la protéger, la
reproduire avec les moyens du bord, la cacher, l’acheminer là où elle devait
l’être, et ce, parfois au péril de leur vie, en tout cas au risque de
l’arrestation et du bagne.
Comment
appeler celles et ceux dont je voudrais saluer, dès l’ouverture de ce colloque,
l’aide qu’ils apportèrent à la diffusion et à la défense de l’œuvre de
Soljénitsyne, en russe et dans les autres langues, dans ce qu’il était alors
convenu d’appeler le « monde libre », libre d’une liberté qui n’était
pas toujours synonyme de civilisation, mais où sévissaient aussi çà et là
l’intolérance, la félonie, le piratage, le laisser-aller, l’inconstance, les
effets de mode, sans oublier l’action des sous-marins de la guerre froide et
les retournements de transfuges prêts à sacrifier leur âme pour une
prébende… ?
Oui, à côté
de celles et ceux de là-bas, femmes
et hommes de l’ombre, comment appeler celles et ceux d’ici, souvent gens de la
pénombre, éditeurs, traducteurs, essayistes, critiques, conseillers juridiques
et financiers, qui, chacune et chacun dans son domaine, contribuèrent à faire
que l’œuvre ne soit pas étouffée, dénaturée, trahie comme elle aurait maintes
fois risqué de l’être ? Comment appeler ces modestes, ces besogneux, ces
dévoués, ces fidèles, ces fervents ? J’aime l’idée qu’autour de l’œuvre et
de son auteur ils aient formé une famille et que le temps, pour l’avoir hélas
clairsemée, ne l’ait ni distendue, ni dissoute, comme le montre la présence de
nombre de ses membres réunis au sein de ce colloque.
Au premier
rang de la défense d’une œuvre d’écrivain vient le travail éditorial dans la
langue originelle, et en tête de cette famille, on me permettra de citer et
saluer ici deux noms.
D’abord le
vôtre, chère Natalia, dont Alexandre Issaïevitch écrit, dans ses Esquisses d’exil : « Avec une
telle collaboratrice, rassembler et imprimer ses œuvres est un pur bonheur…
D’habitude, ceux qui effectuent la composition de vos œuvres sont de lointains
typographes, et il ne vous reste plus alors qu’un texte auquel on ne peut rien
retoucher. Chez nous, elles naissent sous nos yeux, page après page, c’est Alia
qui me les apporte ou les fait porter par les enfants en portions quotidiennes
pour une toute dernière relecture… Elle ne m’aidait pas simplement à faire
chaque fois un nouveau livre, et à le faire mieux, elle participait de cœur à
chaque volume, avec passion… »
En URSS, puis
à Zurich, puis dans le Vermont, et après le retour en Russie, c’est vous,
Natalia, qui avez su créer autour de l’écrivain les conditions qui lui ont
notamment permis de mener à bien l’énorme entreprise de La Roue rouge et l’édition révisée des Œuvres complètes. Vous y
avez longtemps été aidée par votre regrettée mère, et par vos enfants, et ceux
qui ont eu le rare privilège de vous rendre alors visite gardent en mémoire le
spectacle d’une famille industrieuse, adonné tout entière à l’élaboration d’une
œuvre et à sa transmission.
D’amont en
aval vient aussitôt un deuxième nom, celui de Nikita Struve. Sa base est à
Paris, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, aux Éditeurs Réunis – à ne surtout
pas confondre avec les Éditeurs Français Réunis, maison d’édition disparue,
jadis liée au Parti communiste – où il publie notamment la revue Le Messager orthodoxe. Toutes les strates
de l’émigration russe viennent s’y approvisionner en classiques russes et en
ces œuvres issues du Samizdat qu’on y
publie. Lorsque le premier tome en langue russe de L’Archipel du Goulag y paraîtra, en décembre 1973, on dit que des
marins soviétiques en escale dans un port de l’Atlantique s’en seraient
procurés des exemplaires et que cette édition sur papier bible se serait
retrouvée à Moscou quelque 72 heures plus tard… On aurait pu penser que la
chute du Mur et la libéralisation de la vie intellectuelle en Russie aurait
amené Nikita à considérer son œuvre comme accomplie. Eh bien non ! Il a
accompagné l’éclosion d’une édition libre dans la Russie rendue à elle-même, et
au lieu de n’avoir plus de champ d’action, il en a désormais deux. Sa double
culture, son désintéressement, sa modestie, sa fidélité, son aptitude bien
française à dédramatiser les emballements slaves, en ont fait l’indispensable
truchement et le modérateur à qui l’on doit aussi l’initiative et
l’organisation de ce colloque. Dans tout cela, Nikita a été assisté par ses
proches et une poignée de collaborateurs parmi lesquels je tiens à saluer
Nathalie Schmemann qui nous a aidés, par sa longue et patiente collaboration,
au suivi et à la gestion des traductions de l’œuvre à travers le monde, tâche
où elle a investi tout son sérieux, son dévouement et sa bonne humeur.
On dit que
les éditeurs sont les passeurs des œuvres. Je corrigerai en disant que s’ils
arment l’embarcation et la poussent à l’eau, les vrais passeurs, en littérature
étrangère, sont les traducteurs. Une œuvre aussi colossale que celle
d’Alexandre Soljénitsyne ne pouvait que susciter nombre de vocations et de
dévouements, même si le volume sans égal de certains textes, leurs spécificités
lexicales et syntaxiques en firent reculer plus d’un. Permettez-moi de citer
ici ces audacieux par ordre d’entrée dans l’aventure : Léon et Andrée
Robel, Jean et Lucie Cathala, Georges et Lucile Nivat, Michel et Alfreda
Aucouturier, Jean-Paul Sémon, le Père Maréchal, Louis Martinez, Yves Hamant,
Anne Kichilov, Dimitri Sesemann, Alain Préchac, Georges Philippenko, Françoise
Lesourd, mais aussi Nikita Struve lui-même, bien sûr, et j’ai réservé pour la
fin de cette énumération un couple qui aura consacré au jour d’aujourd’hui 35
ans de sa vie à la traduction française de ce que Georges Nivat appelle, dans
son récent essai, les deux grands « massifs » de l’œuvre
soljénitsyenne : L’Archipel du
Goulag et La Roue rouge, avec,
pour plusieurs nœuds de celle-ci, le concours stimulant et d’une rare qualité esthétique
d’Anne Coldefy-Faucard : je veux parler des Johannet, Geneviève et José.
Lui, José, capable de vous réciter par cœur la Table des Rangs d’Ancien Régime,
les dates des Doumas dans les deux calendriers, de convertir de tête les
verstes, les sajènes, les pouds, les dessiatines, de vous donner sans les
mélanger les recettes du koulébiaka
(pâté de poisson et de chou) aussi bien que du koulitch (gâteau de Pâques), ou de vous faire la différence entre
les groupuscules radicaux des otzovistes, des ultimatistes et des vpérédistes.
Elle, Geneviève, progressant sans vaciller dans la compréhension et le
mouvement du texte, en épousant toutes les audaces, tordant la phrase et
néologisant au besoin, refusant l’à peu près, le contournement ou la dilution
de la difficulté, aussi exigeante qu’intègre et persévérante. José n’est
malheureusement pas en état d’être des nôtres. Geneviève participera à une des
tables rondes. Tous deux mettent la dernière main à l’édition française d’Avril 17. Je les salue affectueusement.
Oh, à côté de
cette famille, grande serait mon envie d’énumérer la cohorte des lâches, des
perfides, des vrais ennemis et des faux amis qui, un demi-siècle durant,
continûment ou par intermittences, s’attachèrent à dénigrer, défigurer,
dénoncer et démolir l’œuvre de Soljénitsyne, pour stigmatiser en lui tantôt le
pourfendeur de l’allié soviétique dans les combats d’hier, celui de la patrie
du prolétariat mondial, tantôt un nostalgique du knout et de la cravate à
Stolypine, tantôt un antisémite notoire, tantôt, dans un autre registre, le
grand écrivain fourvoyé dans la basse polémique, tantôt le piètre écrivain
massacrant de trop grands sujets. Par compassion, je m’abstiendrai de tirer
leurs noms des toiles d’araignée dont l’oubli les a enrobés. Mais je ne peux
pas non plus souligner, pur continuer de m’en offusquer, le silence et
l’indifférence frileuse du milieu politique français dont pas plus de trois
figures se portèrent au-devant de l’écrivain pour le saluer, lors de ses
passages à Paris, comme s’ils avaient craint la contagion de son courage et le
verdict de sa lucidité.
J’adresserai
néanmoins un discret bravo à la majorité disparate du Conseil de Paris qui a
voté l’an dernier une délibération pour qu’à une place ou une artère de la
capitale soit donné le nom de l’écrivain. La tenue de ce colloque aurait été
une belle occasion d’en dévoiler la plaque. On a négligé d’y penser. Espérons
que par une facétie de l’Histoire, avec la création d’un Grand Paris la rue
choisie ne passera pas par Montrouge ou le Kremlin Bicêtre…
Mesdames et
Messieurs, si ce Colloque, après celui de Moscou en décembre dernier, se tient
dans ce pays, j’ai la faiblesse de penser que l’accueil réservé par la France à
l’œuvre d’Alexandre Issaïevitch y est cependant pour quelque chose. Ce pays est
actuellement le seul au monde où l’œuvre est en passe d’être intégralement
traduite, si je mets à part certains textes de publicistique et les travaux
d’histoire et de critique littéraires. Il va de soi que nous emploierons les
moyens et les forces qui nous restent à parachever ce travail afin que la
postérité dispose la totalité de l’œuvre dans la version et la présentation le
plus satisfaisantes possibles.
Si je parle
ici de la postérité, c’est qu’on a trop vite dit que l’auteur de L’Archipel du Goulag et de La Roue rouge, pour avoir sans nul doute
été l’écrivain majeur de la seconde moitié du XXe siècle, en serait
resté comme prisonnier, et que la charnière entre les deux millénaires aurait
rabattu sur lui le vantail du passé. Jugement téméraire ! Qui, à l’orée du
siècle nouveau qui nous promettait la fin de l’Histoire et une croissance sans
limites, aurait prédit l’attentat du 11 septembre, la prolifération des
massacres de masse, les menaces planant sur ces dons vitaux de la Nature que sont
l’eau potable, l’air respirable, un climat clément ? qui eût prédit la
crise mondiale actuelle dont nul n’est capable aujourd’hui de discerner la fin
ni quels monstres nouveaux elle peut enfanter, voire quels monstres anciens
ressusciter ?
Ces
générations futures qui, par notre faute, vivront plus mal, que nous aurons
laissé couvertes de nos dettes, victimes de nos négligences et de notre
insatiabilité, sans repères spirituels ni moraux, comme elles auront besoin de
se replonger dans les leçons du passé pour y déchiffrer les directions
respectives de l’abîme et de l’espoir !
Des repères…
Enfant formé par l’Église, je me rappelle ces trois actes de foi, d’espérance
et de contrition qu’on nous inculquait jadis entre les Dix Commandements et le Confiteor. L’architecture et l’esprit
des lieux inspirant la forme de ma conclusion, permettez-moi de puiser dans les
textes magistraux écrits par Soljénitsyne au plus fort de son combat contre
l’Ogre totalitaire, ces quelques maximes de vie à notre usage et à celui de nos
descendants :
-
Dans le mensonge ne vivras pas. Le mensonge refuseras.
Au mensonge ne participeras pas. Ne diras pas ce que tu ne penses pas.
-
L’amour du vrai ne sacrifieras pas à ta popularité ni à ton intérêt.
-
Ta patrie tu aimeras et ne porteras jamais les armes
contre elle, mais l’insatiable amour que tu lui voues te donnera le droit de la
souffleter et de l’inciter au repentir.
-
Plutôt que de songer à conquérir ou morigéner le monde,
ton âme soigneras, tes enfants éduqueras, ta maison aménageras.
-
L’humilité tu cultiveras, qui est le contraire de la
soumission et de la servilité.
-
Le coupable chercheras en toi-même avant de vouloir le
débusquer chez autrui.
-
Des phénomènes sociaux et nationaux tu jugeras à l’aune
des catégories de la vie spirituelle et de l’éthique de l’individu.
-
Tu n’auras pas peur.
-
L’Histoire, c’est toi. C’est à toi et à nul autre de
charger sur ton échine et de porter hors de la nuit ce que tu espères et
attends. Si tu ne construis pas toi-même la société à laquelle du aspires, tes
yeux jamais ne la verront.
Claude Durand
19 mars 2009